L’investissement social : pour une preuve économique des politiques sociales

L’investissement social : pour une preuve économique des politiques sociales

Par Impact Tank | | 07/18/2022

L’investissement social : pour une preuve économique des politiques sociales

Cette note d’analyse s’appuie sur le Rapport Combien nous coûte le « vivre-séparé » ? Combien rapporte le « vivre ensemble » ?[1] réalisé par Raphaël Lorenzo, Iuliana Mardar, Mathilde Mousson et Adèle Rivet, étudiants à Sciences Po Paris, et encadré par Nathalie Gatellier et Tarik Ghezali, respectivement bénévole et fondateur de La Fabrique du Nous, en collaboration avec l’IMPACT TANK et l’Observatoire national de l’action sociale (ODAS).

Elle précise dans quel contexte politique et macroéconomique ce type d’approche du lien social apparaît, et quels en sont les défis actuels et à venir.

Les auteures 

Jeanne-Marie Riou

Jeanne-Marie est chargée d’études au sein de l’IMPACT TANK dans le cadre de son stage de fin d’études. Après un Master « Métiers du politique et Action publique territoriale » suivi à l’Université Paris-Saclay et à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, Jeanne-Marie a rejoint l’IMPACT TANK pour travailler sur les enjeux liés à l’inclusion numérique, à l’accueil et à l’intégration des personnes réfugiées en France, et à la question des données en protection de l’enfance. 

Mélissa Aksil

Mélissa Aksil est chargée d’études au sein de l’IMPACT TANK. Diplômée de Sciences Po Lille et de l’Université de Lille, Mélissa est une chercheuse pluridisciplinaire (économie, sociologie, sciences politiques). Son ambition est que le monde de la recherche puisse côtoyer plus souvent et naturellement le terrain, pour penser ensemble les solutions menant vers une économie à impact positif. Au sein de l’IMPACT TANK, Mélissa coordonne les groupes de travail (savoirs expérientiels, bien-être territorial), la rédaction des notes d’analyse et notes croisées, et participe à la réalisation du Panorama annuel de l’évaluation d’impact social avec l’ESSEC.

  Introduction

 

La crise économique, sociale et sanitaire liée à la Covid-19 nous a rappelé à quel point il est nécessaire pour les pays de posséder un système de protection sociale solide, au cœur de tout projet de société. Si les Etats-Providence d’après-guerre, en Europe et en France en particulier, ont eu un rôle important dans la redistribution des richesses et la construction d’un bien-être social, force est de constater que de nombreuses problématiques sociales persistent de nos jours. Certains services publics ne réussissent pas ou plus à satisfaire entièrement les besoins sociaux de la population, qui découlent de mutations démographiques et sociales nouvelles. Il est alors nécessaire de repenser l’Etat-Providence, qui voit par ailleurs sa légitimité fortement questionnée depuis la recherche d’équilibre budgétaire et la hausse des dépenses publiques depuis les années 1970. Ces différentes raisons ont amené économistes, sociologues et politistes à analyser Why we need a new welfare state[2]. Une des solutions envisagées est d’aller « Vers un État d’investissement social »[3].

La notion d’investissement social interroge ainsi l’approche classique et curative de la protection sociale en partant du principe que les politiques sociales doivent être pensées sur le long terme et que la société en tirera un bénéfice social, économique et financier. Les politiques sociales ne sont ainsi plus des charges qui pèseraient sur une croissance économique, mais bien une condition nécessaire à part entière de cette dernière.

Focus sur une approche prometteuse appelant à la « preuve économique du lien social » et dont la mesure d’impact peut en être un outil ambitieux. Les politiques sociales ne sont ainsi plus des charges qui pèseraient sur une croissance économique, mais bien une condition nécessaire à part entière de cette dernière.

 L’investissement social : origines et grands principes

 

Le concept d’investissement social émerge dans les années 30 au sein des courants sociaux-démocrates suédois, porté par les travaux des économistes Alva et Gunnar Myrdal, qui théorisent la politique sociale comme permettant de concilier croissance économique, bien-être et équité sociale[4]. Un tel « modèle social productif » (Morel, 2013) s’inscrit dans la logique même des régimes sociaux-démocrates (selon la typologie d’Esping-Andersen[5]) qui, face aux paradigmes libéraux, ont mis au cœur de leur système de production la volonté d’un développement moins industrialiste, plus participatif et plus égalitaire centré autour d’un niveau de redistribution élevé.

La notion d’investissement social est politiquement mise à mal à partir des années 70, marquées en France par un discours libéral dominant justifiant des politiques dites d’austérité. Ce discours porte l’idée que les politiques sociales nuisent à la compétitivité économique, dans une période de « montée des risques et de l’incertitude » (Beck, 1986) liés au travail (chômage de masse), aux transformations de la famille (divorce), aux mutations des relations sociales (nouvelles aspirations à l’émancipation, notamment des femmes et des minorités) et aux grands défis écologiques, environnementaux et climatiques.

Face à ces enjeux, toujours d’actualité, a également émergé la volonté de collectifs (d’experts, d’intellectuels, de mouvements sociaux…) de « rebattre les cartes pour jeter les bases d’un “nouvel imaginaire” social et démocratique »[6], qui « alertent sur le coût humain du modèle de “modernisation” des pays développés et de ses conséquences en termes de développement »[7]. Le concept d’investissement social gagne de l’ampleur à la fin du XXe siècle, notamment lorsque les organisations internationales (OCDE, UE…) s’en emparent en opposition aux théories néolibérales et aux discours de déréglementation des années 1980, en prouvant que les politiques sociales sont économiquement légitimes. Toutefois, les Etats-Providence sont progressivement remis en question par la faible qualité des services qu’ils proposent et par leur ténacité à réduire les dépenses publiques attribuées aux politiques sociales. Dès lors, face au trilemme des régimes providentiels entre plein emploi, limitation des inégalités sociales et équilibre des finances publiques (Iversen, Wren, 1998)[8] est apparue la nécessité de repenser nos modèles démocratiques et sociaux.

Aujourd’hui, les mutations sociales s’accélèrent. Les problématiques émergentes des années 60 se sont renforcées : persistance du chômage des moins qualifiés, augmentation de la monoparentalité, vieillissement démographique, tensions générationnelles… Les grandes évolutions récentes (entrée des femmes sur le marché du travail, transformations des inégalités, révolution numérique)[9] poussent à une redéfinition des interventions publiques, car les politiques de protection sociale ont traditionnellement été pensées pour compenser les charges liées aux conséquences de problèmes sociaux plutôt que de les prévenir.

Des exemples européens inspirants pour un chantier encore vaste

 

Si la notion d’investissement social est sujette à réflexions et écrits dès les années 30, elle commence à trouver des traductions politiques au début des années 2000. L’Union Européenne évoque alors la notion de « politique sociale comme facteur productif », qui fonde la Stratégie de Lisbonne en 2000. Celle-ci s’était donnée comme objectif de faire de l’UE une économie du savoir compétitive tournée vers la création d’emplois de meilleure qualité et l’inclusion des femmes et des jeunes dans ce processus. Bien que cette Stratégie n’ait pas atteint l’ensemble de ses objectifs pour diverses raisons[16], la question de l’investissement social reste au cœur des préoccupations européennes.

La Commission européenne publie ainsi en 2013 une communication sur Les investissements sociaux en faveur de la croissance et de la cohésion, c’est-à-dire le « renforcement des capacités des citoyens et le soutien à leur participation à la société et au marché du travail. Ces investissements profiteraient à chacun, ils stimuleraient l’économie et aideraient l’UE à sortir plus forte, plus soudée et plus compétitive [de la crise] »[17]. Le ton est donné : les États membres sont enjoints à modifier le cadre de leurs politiques sociales et la nature de leur intervention, en investissant par exemple pour la petite enfance ou pour l’autonomie des personnes en situation de handicap. Tout ceci, non pas seulement au nom de valeurs de solidarité et d’égalité, mais aussi parce que l’ensemble des populations, au-delà des seuls « bénéficiaires », pourront profiter de retombées économiques positives.

Plus concrètement, ce sont les pays nordiques qui affichent des politiques sociales inspirées de cette approche et, dans le même temps, les meilleurs résultats. Ils présentent en effet une forte productivité tout en luttant contre les inégalités à travers des « dépenses » qui sont bien des investissements sur le long terme ; conjurant alors le trilemme insoluble des régimes providentiels cités plus haut.

La SUEDE constitue un modèle pionnier, notamment sur la structuration de son marché du travail et des réponses apportées aux problématiques de la petite enfance : en 2000, tous les parents sans condition (droit précédemment accordé exclusivement aux parents en emploi ou en formation) obtiennent automatiquement une place d’accueil pour leur enfant à partir d’un an. Au cours de la même année sont mises en place un certain nombre de mesures de garantie d’activités pour les personnes en situation de chômage longue durée, avec un accent mis sur la formation tout au long de la vie (formation professionnelle pour adultes, développement des compétences au travail…).

Le DANEMARK est également un exemple inspirant, où l’Etat affiche comme objectif de corriger les inégalités « héréditaires » pour éviter le cumul d’inégalités au cours de la vie et maintenir l’autonomie des individus. Le champ d’action est large : faciliter l’obtention d’un logement aux jeunes et personnes défavorisées (pour stabiliser leur situation et ainsi accéder plus facilement à un emploi) ou encore maximiser les capacités fonctionnelles et développer les situations de sociabilités des personnes en situation de handicap, ce qui permet par ailleurs de réduire l’intervention de la collectivité… Ces actions favorisent tant des progrès sociaux que des gains économiques, à travers un accès facilité à l’emploi et une moindre sollicitation des services publics à caractère curatif.

En France, intégrer une approche par l’investissement social

 

Dans la même dynamique européenne, la France se positionne sur le sujet et intègre progressivement cette grille de lecture dans la définition et l’application de ses politiques sociales. France Stratégie, institution publique rattachée au Premier ministre, publie en 2017 « L’investissement social : quelle stratégie pour la France ? »[18], résultat d’un cycle de séminaires du même nom organisé par les Apprentis d’Auteuil, la Caisse Nationale des Allocations Familiales (CNAF), la Direction Générale de la Cohésion Sociale (DGCS), le Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques de Sciences Po Paris et France Stratégie. La publication d’un tel document illustre la prise en compte de l’enjeu, alors qu’« au début des années 2000, lorsque la Commission européenne avait lancé une réflexion sur le chiffrage des coûts évités grâce aux politiques sociales, il n’en était sorti qu’un court document à caractère très général. […] Dans ces mêmes années, des notions telles que la prévention, les études d’impact et l’évaluation rencontraient fort peu d’écho au Parlement. L’organisation de ce séminaire témoigne d’une heureuse évolution des esprits ». Certaines politiques sociales en vigueur sont déjà fondées sur une logique d’investissement social : la médecine scolaire et du travail mais aussi la scolarisation des enfants à 2 ans relèvent de ce suivi et soutien tout au long de la vie.

Il n’existe par ailleurs pas de procédé unique relevant de l’investissement social, chaque pays devant s’adapter à une culture et un contexte. Typiquement, le système de protection sociale français repose sur une tradition de prestations monétaires qui vise à corriger les inégalités de revenus (dont l’augmentation a relativement été contenue ces dernières années) mais ne traite pas suffisamment les inégalités des « capabilités »[19], ou « à la racine ». Il est nécessaire de repenser cette approche, en développant notamment un accès à des services de qualité et dont l’impact positif est probant : le Compte personnel d’activité, comme outil nouveau basé sur les principes à la fois de solidarité et d’autonomie, en est un bon exemple.

Toutefois, les pouvoirs publics rencontrent encore des difficultés quant à l’application d’un tel champ d’action :
• Les difficultés relatives à la combinaison (plutôt que l’opposition) avec une approche assurantielle plus classique ;
• La diversification des financements pour éviter de peser sur le coût du travail à travers les cotisations ;
• La volonté d’investissement alors même que des dettes publiques antérieures subsistent.

Plus généralement, il s’agit d’être capable de justifier économiquement et politiquement d’une vision sociale de long-terme quand les coûts sur le court-terme peuvent décourager et qu’il existe des besoins sociaux immédiats. Julien Damon explique à ce titre que « l’absence d’une politique de prévention pouvant sauver des centaines de vies émeut moins qu’un refus de soins pour un enfant malade, même si le coût des soins est extrêmement élevé »[20].

La mise en œuvre d’une véritable politique d’investissement social serait alors facilitée :
• Par une réglementation budgétaire européenne plus adaptée et moins rigide face aux ambitions d’investissement des Etats-membres ;
• Par le renforcement des capacités d’évaluation de ces politiques sociales en devenir.
L’imputation de la causalité – savoir si des dépenses sont liées à des résultats par cause à effet quand les résultats se produisent bien plus tard et/ou que d’autres causes apparentes peuvent en être à l’origine – est un réel défi et constitue, au sein de la dimension évaluative de ces politiques sociales préventives, l’un des objectifs affichés de la stratégie française d’investissement social.

Un exemple de stratégie d’investissement social : le programme finlandais Housing first

 

Lancé en 2008 par le gouvernement finlandais, Housing First avait pour objectif de diminuer le nombre de personnes sans domicile fixe dans le pays. Aujourd’hui, alors que le sans-abrisme s’est aggravé partout et de manière constante en Europe ces dernières années, la situation en Finlande s’est considérablement améliorée. Le modèle repose sur quatre principes :
• Les personnes ciblées doivent pouvoir bénéficier d’un logement permanent et y vivre en toute indépendance ;
• Leur autonomie doit être respectée même si le programme nécessite une forme d’engagement vis-à-vis des services sociaux afin de réduire les risques ;
• La confiance entre bénéficiaires et professionnels doit être restaurée et ces derniers doivent agir en faveur de l’autonomisation des premiers ;
• Le programme doit faciliter l’intégration des personnes au sein de la société et leur permettre de recréer des liens sociaux.

L’Etat a ainsi consacré plus de 350 millions d’euros à l’accompagnement de chaque personne sans domicile fixe et à leur relogement, ce qui a permis la construction de près de 30 000 logements sociaux dans le pays. Un investissement conséquent qui a finalement généré 15 000 euros d’économie par an pour chaque personne prise en charge, grâce à la réduction des frais de santé et de la sollicitation des aides sociales. Un investissement social ambitieux qui gagnerait à fonctionner en complémentarité de politiques sociales classiques dites assurantielles.

En conclusion : la mesure d’impact comme outil concret

La stratégie d’investissement social se présente comme une réponse en construction mais ambitieuse face aux enjeux économiques et sociaux des Etats, non pas comme une solution clé en main, mais comme catalyseur d’une nouvelle philosophie aux fondements des politiques sociales pour anticiper les risques, soutenir les individus dans les périodes charnières de la vie et les accompagner vers l’autonomie… L’un des enjeux futurs derrière ce processus long est de promouvoir la culture de l’évaluation, et la mesure d’impact semble incontournable dans ce champ d’action. Incontournable, car elle invite par définition à montrer que la rentabilité financière peut également être associée à une forme de « rentabilité sociale » qui doit tout autant être recherchée. Alors qu’existait avant l’idée que ce qui n’était pas mesurable n’existait pas (à l’inverse de l’impact économique, de l’état des finances…), de nouvelles logiques ont émergé et il s’agit désormais de traiter la performance économique comme un moyen, non comme une fin, et de dépasser la seule dimension économique de la valeur.

Il est donc aujourd’hui crucial de diffuser en France cette culture de l’évaluation d’impact pour inspirer des politiques sociales « fondées sur la preuve » (evidence-based policy), à l’image des What Works Centres au Royaume-Uni qui entendent éclairer la décision publique en rendant compte de « ce qui fonctionne ». Les Objectifs de Développement Durable promus par l’ONU constituent en ce sens un début de référentiel commun intéressant pour travailler sur l’impact, pour promouvoir l’expérimentation et l’innovation sociale et pour remettre au centre du débat la dimension sociale des organisations et politiques publiques.

[1] Combien nous coûte le « vivre-séparé » ? Combien rapporte le « vivre ensemble » ?, 2022.
Pour consulter ce rapport, nous contacter par mail : contact@impact-tank.org

[2] Esping-Andersen, Gøsta (dir.). Why we need a new welfare state. Oxford University Press, 2002.

[3] Palier, Bruno. « Vers un État d’investissement social. Pistes pour une redéfinition de la protection sociale », Inform. soc., n° 128, 2005.

[4] Myrdal, Gunnar, et Myrdal, Alva. Kris i Befolkningsfrågan [La question de la population en crise]. Bonniers, 1934.

[5] Esping-Andersen, Gøsta. The three worlds of welfare capitalism. Cambridge, Polity press, 1990.

[6] Nicole-Drancourt, Chantal. « Mettre en perspective la perspective d’investissement social », La Revue de l’Ires, vol. 85-86, n° 2-3, 2015, 171-209.

[7] Ibid.

[8] Iversen, Torben, and Wren, Anne. « Equality, Employment, and Budgetary Restraint: The Trilemma of the Service Economy », World Politics 50.4, 1998, 507-46.

[9] Damon, Julien. « L’investissement social : contenu et portée d’une notion en vogue », Revue de droit sanitaire et social, n°4, 2015, 722-733.

[10] Citation des Myrdal, traduite par Morel, Nathalie. « L’Etat-providence suédois comme modèle social productif », Politiques sociales et familiales, n°112, 2013, p. 39-49. et Lalonde, Francine. « Gunnar Myrdal et la social-démocratie », in Dostaler Gilles, Ethier Diane et Lepage Laurent (dir.), Gunnar Myrdal et son œuvre, Economica, 1990, 129-141.

[11] Ibid.

[12] « Pourquoi un pauvre est-il pauvre ? Parce qu’un enchaînement de causes dont l’effet est cumulatif l’empêche de s’en sortir : un pauvre est moins instruit, s’alimente mal, est moins en [bonne] santé, travaille à bas salaire, ne garde pas ses emplois, se décourage, est pauvre. », Lalonde, Francine, op. cit.

[13] Hemerijck, Anton, et Vydra, Simon. « Le champ d’analyse de la politique d’investissement social », Informations sociales, vol. 192, n° 1, 2016, 8-20. 14 Bernard, Paul, et Boucher, Guillaume. « Institutional Competitiveness, Social Investment, and Welfare Regimes », Regulation and Governance, n° 1(3), 2007, 213-229.

[15] Damon, Julien, op. cit

[16] Voir De la stratégie de Lisbonne à la stratégie Europe 2020 | vie-publique.fr

[17] Voir Train de mesures sur les investissements sociaux en faveur de la croissance et de la cohésion, p.1.

[18] Voir L’investissement social : quelle stratégie pour la France ?

[19] Une notion qui est « définie par Amartya Sen, qui montre combien la liberté des personnes repose sur leur capacité à définir leurs propres projets de vie et à pouvoir les réaliser. Il combine ainsi la liberté individuelle et l’accompagnement collectif qui rend celle-ci possible, et insiste sur l’accès aux biens de base – l’éducation, la santé, etc. – comme condition indispensable de la liberté et de l’égalité. », L’investissement social : quelle stratégie pour la France ?, p.8.

[20] Damon, Julien, op. cit., p.4.

Les avis exprimés dans les notes d’analyses n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient être considérés comme constituant une prise de position officielle de l’IMPACT TANK.

Ressources pour aller plus loin

  • Damon, Julien. « L’investissement social : contenu et portée d’une notion en vogue », Revue de droit sanitaire et social, n°4, 2015, 722-733.

  • Esping-Andersen, Gøsta (dir.). Why we need a new welfare state. Oxford University Press, 2002.

  • Nicole-Drancourt, Chantal. « Mettre en perspective la perspective d’investissement social », La Revue de l’Ires, vol. 85-86, n° 2-3, 2015, 171-209.

  • Palier, Bruno. « Vers un État d’investissement social. Pistes pour une redéfinition de la protection sociale », Inform. soc., n° 128, 2005.

  • Lalonde, Francine. « Gunnar Myrdal et la social-démocratie », in Dostaler Gilles, Ethier Diane et Lepage Laurent (dir.), Gunnar Myrdal et son œuvre, Economica, 1990, 129-141.

  • Iversen, Torben, and Anne Wren. « Equality, Employment, and Budgetary Restraint: The Trilemma of the Service Economy », World Politics 50.4 (1998), 507-46.

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Hygiène menstruelle : définition, enjeux et recommandations

Hygiène menstruelle : définition, enjeux et recommandations

Par Impact Tank | Note d'analyse | 05/30/2022

Hygiène menstruelle : définition, enjeux et recommandations

Enjeu de santé publique, de droit humain et d’accès à l’éducation et à l’emploi, l’hygiène menstruelle est au centre du parcours et de la vie des personnes menstruées (ou qui le seront), de leur entourage et du personnel éducatif et médical. Cependant, si l’enjeu émerge dans le débat public depuis quelques années en France, le silence et la stigmatisation autour des menstruations ainsi que les besoins en matière d’hygiène menstruelle demeurent majeurs.

Aujourd’hui, ce sont 500 millions de personnes qui rencontrent des difficultés pour gérer leurs menstruations dans de bonnes conditions (AFD, 2022) et 1.25 milliards de jeunes filles et femmes qui n’ont pas accès à des toilettes sûres et offrant l’intimité nécessaire (ONU Femmes, 2019).

L’auteure : Mima Ferrier

Mima Ferrier est chargée d’études au sein de l’IMPACT TANK dans le cadre de son stage de fin d’études. Après un Master 2 en Coopération internationale à Sciences Po Bordeaux, Mima rejoint l’IMPACT TANK pour travailler sur les enjeux liés aux inégalités de genre, sur la question des données en protection de l’enfance et sur l’organisation d’une conférence dédiée à l’innovation sociale en Europe.

Hygiène et précarité menstruelle : de quoi parle-t-on ?

 

Le tabou et le manque de connaissance sur les menstruations, auquel s’ajoute l’accès restreint aux protections hygiéniques, a créé des environnements handicapants voire excluants pour les personnes menstruées. Dans les pays en développement, les besoins en matière d’hygiène menstruelle sont d’autant plus importants qu’ils se confrontent au manque d’infrastructures d’approvisionnement en eau, d’assainissement et d’hygiène.

En France, l’enjeu de l’hygiène menstruelle est notamment présent à travers la question de la précarité menstruelle.

Le manque d’accès à des protections hygiéniques adaptées auquel s’ajoutent les douleurs et les complications entrainées par les menstruations handicapent un grand nombre de personnes menstruées dans leur vie quotidienne. Ainsi en France, plus de 2 femmes sur 10 ont déjà manqué le travail à cause de leurs règles (Règles Elémentaires, 2021) et 6 étudiant·e·s menstrué·e·s sur 10 déclarent avoir déjà manqué les cours pour des raisons médicales liées à leurs menstruations (FAGE, ANESF, AFEP 2021).

Rendre la société plus inclusive pour les personnes menstruées

 

Garantir l’accès à des protections hygiéniques saines et abordables, à des infrastructures sanitaires et à des lieux de travail et d’étude adaptés pour toute personne menstruée participe à prévenir les inégalités de genre en prévenant et luttant contre les discriminations et les autolimitations liées aux menstruations. Cela contribue également à l’empowerment des personnes menstruées via une plus grande confiance en elles et la préservation de leur dignité dans la sphère publique, privée et professionnelle. Enfin, cela favorise la prévention des risques d’infection et le soulagement des douleurs handicapantes liées aux menstruations.

Pour que les menstruations ne soient plus vécues comme un handicap, il paraît essentiel que les personnes non menstruées soient sensibilisées afin qu’elles aient les outils pour déconstruire leurs préjugés et puissent accompagner les personnes menstruées si besoin. C’est en mobilisant les personnes menstruées et celles qui ne le sont pas que le tabou autour des menstruations peut être brisé.

Les actions en France et à l’international sont donc développées autour de quatre axes principaux : l’accès à des protections hygiéniques abordables et saines pour le corps et l’environnement, l’accès à des infrastructures sanitaires et à l’eau, la sensibilisation et l’éducation à l’hygiène menstruelle, ainsi que la formation des professionnel·les et l’adaptation des milieux professionnels.

En garantissant l’accès à des protections hygiéniques adaptées et respectueuses du corps humain et de l’environnement

Les dons et les installations de distributeurs gratuits de protections hygiéniques se multiplient. Depuis 2015, l’association Règles Elémentaires lutte contre la précarité menstruelle en France et a développé un système de collectes de protections hygiéniques d’initiative citoyenne. De nombreuses boîtes à dons sont maintenant visibles dans les collectivités territoriales, les entreprises, les associations, etc. Les protections hygiéniques sont ensuite redistribuées à des associations au contact des personnes en situation de grande précarité telles que les Restos du Cœur.

La mise à disposition des protections hygiéniques est aussi essentielle dans les lieux publics, d’études et de travail ainsi que dans les prisons, où les personnes menstruées sont souvent dans l’impossibilité de se procurer des protections. A plus grande échelle, l’Ecosse est devenue en 2020 le premier pays à instaurer la gratuité des protections hygiéniques et les met à disposition dans des espaces communs tels que les pharmacies, les centres communautaires, etc.

Afin de lutter contre les impacts environnementaux et sanitaires négatifs de nombreuses protections hygiéniques jetables (comprenant des produits chimiques tels que le lindane, quintozène, HAP, phtalates, etc.), plusieurs start-up ont émergé ces dernières années, telles que Fempo, première marque de culottes menstruelles en France. C’est dans cette perspective que l’ingénieure étasunienne Kristin Kagetsu a créé les Saathi Pads, protections hygiéniques biodégradables élaborées à partir de fibres de banane à destination des jeunes filles indiennes. Ces protections visent plusieurs impacts positifs sur la santé des utilisateur·trices, sur la communauté et sur l’environnement. Fabriquées par des femmes rémunérées décemment, les protections permettent de dégager un revenu qui est également redistribué aux agriculteur·rices. Enfin, l’utilisation de la banane au lieu du plastique permet de réduire l’utilisation d’eau, de ne pas créer de déchets et de prévenir les irritations et les infections.

En assurant le fonctionnement et l’accès à des infrastructures sanitaires et à l’eau

Il existe aujourd’hui une variété de protections hygiéniques saines pour le corps et l’environnement. Cependant, les protections hygiéniques réutilisables (culottes menstruelles, cups, serviettes lavables, etc.) restent peu accessibles du fait de leur prix et de leur faible présence dans les grandes surfaces et les lieux publics. S’il est possible pour les personnes ayant un domicile décent et travaillant dans un bureau d’utiliser des protections hygiéniques lavables, ce n’est pas le cas pour les personnes sans domicile fixe et cela l’est plus difficilement dans les pays en développement. La construction de sanitaires dans les écoles est par conséquent une des mesures primordiales en matière d’hygiène menstruelle.

La question des protections est ici directement liée à la présence d’infrastructures sanitaires et d’accès à l’eau. Des initiatives se développent autour de l’accueil et de l’accompagnement des publics les plus touchés par la précarité menstruelle. C’est le cas de La cité des dames, un centre d’accueil et de soin ouvert sans interruption, créé par la Fondation de l’Armée du Salut et l’association Agir pour la santé des femmes (ADSF). Ce lieu offre des espaces de repos, donne accès à du matériel et à des infrastructures d’hygiène et propose des consultations médicales.

En informant et sensibilisant à l’hygiène menstruelle

Si l’accès à des protections hygiéniques et des infrastructures adaptées est un facteur essentiel, lever le tabou sur les règles et informer sur le cycle menstruel sont des conditions sine qua non pour garantir une bonne gestion de l’hygiène menstruelle. En effet, les menstruations semblent souvent être les oubliées de l’éducation à la sexualité et une sensibilisation dès le plus jeune âge doit permettre une meilleure compréhension du fonctionnement du corps.

L’UNESCO défend ainsi une « éducation sexuelle complète »[1] qui comprend l’éducation à la puberté. Des interventions en milieu scolaire se développent en France comme ailleurs pour éduquer les élèves à la puberté et en particulier, à la gestion des règles. Il s’agit d’expliquer les étapes du cycle menstruel mais également de présenter l’éventail des protections hygiéniques disponibles, leur utilisation et les potentiels risques d’infection.

Une diversité de formats pédagogiques émerge par ailleurs depuis plusieurs années telles que des applications de suivi et d’information sur le cycle menstruel, des livres, séries télévisées, etc. L’application Oky, créée par le fond UNICEF pour l’innovation, est la première application au monde de suivi et de sensibilisation aux règles. Elle existe en plusieurs versions en fonction du public (masculin, féminin, parents, enseignant·es) et propose une encyclopédie sur différents thèmes liés à la santé menstruelle, sexuelle et reproductive. L’ONG internationale Wash United a également élaboré des guides d’éducation à la gestion de l’hygiène menstruelle à destination des jeunes filles et des enseignant·e·s et adaptés aux régions géographiques.

En formant les professionnel·les et en adaptant les espaces et temps de travail

Les mêmes besoins d’accompagnement existent dans les milieux professionnels, tant dans la formation des personnels soignants et éducatifs, que de l’aménagement du temps et de l’espace de travail des personnes menstruées. Depuis mars 2022, l’entreprise lyonnaise Louis donne à ses employé·es la possibilité de prendre un congé menstruel, c’est-à-dire de pouvoir poser un congé une fois par mois durant leurs menstruations.

Par ailleurs, il paraît important de souligner que les troubles hormonaux tels que le syndrome des ovaires polykystiques[2] et les maladies gynécologiques comme l’endométriose[3] restent sous-diagnostiquées et souvent sans traitement curatif. Briser le tabou des menstruations permet également de mettre en lumière les enjeux autour de ces maladies et d’encourager la recherche dans ces domaines.

Un enjeu de mesure d’impact et de capitalisation des connaissances

 

La mesure d’impact est un levier pour comprendre la portée de ces initiatives sur la santé menstruelle elle-même, mais aussi sur l’éducation des personnes menstruées, leur confiance en elles ou encore sur la connaissance de leurs corps. En documentant les effets des actions développées, leurs facteurs de réussite mais aussi leurs limites, de telles démarches évaluatives permettent d’identifier les solutions à diffuser largement et les améliorations à apporter.  Sur le sujet de l’hygiène menstruelle, la réflexion sur la mesure d’impact demeure cependant encore récente et présente essentiellement dans le secteur du développement.

Les interventions sur l’hygiène menstruelle ayant des volets et des impacts très divers, certains effets sont fréquemment étudiés, tandis que d’autres varient en fonction des priorités liées au contexte. Les organisations internationales travaillent depuis plusieurs années à structurer et à promouvoir la mesure d’impact. L’Africa Gender Innovation Lab de la Banque Mondiale travaille actuellement à mesurer l’impact des projets conduits en Afrique subsaharienne sur l’hygiène menstruelle. Des expert·es de l’hygiène menstruelle tel·les que Julie Hennegan réfléchissent à des indicateurs[4] et conseillent les organisations internationales dans leur mesure d’impact.

Plusieurs études ont ainsi été menées dans le secteur du développement sur l’impact de la distribution de protections hygiéniques et de la sensibilisation à l’hygiène menstruelle sur la connaissance de son corps, la confiance en soi ou l’absentéisme à l’école. Toutefois, les résultats des différentes études sur ce dernier sujet se contredisent et il n’est pas encore possible aujourd’hui de démontrer un impact direct de l’accès aux protections hygiéniques sur la présence des jeunes filles à l’école[5].

Dans le cadre de son contrat à impact sur l’hygiène menstruelle en Ethiopie, l’Agence Française de Développement (AFD) a travaillé avec KOIS Invest, Social Impact et l’ONG CARE autour d’indicateurs de mesure d’impact qui prennent en compte la dimension transversale de l’hygiène menstruelle. Projet lancé au cours des prochains mois et mis en œuvre par CARE France, en collaboration avec CARE Éthiopie et ProPride[6], les actions et les indicateurs d’impact ont été construits autour des trois dimensions de l’hygiène menstruelle : la sensibilisation, l’eau et l’assainissement et les protections hygiéniques.

Ces initiatives participent au besoin d’objectivation des connaissances sur les solutions les plus efficaces sur le terrain. Dans cette lignée, L’UNICEF et l’UNESCO ont publié plusieurs rapports d’orientation pour les programmes développés autour de l’hygiène menstruelle[7] et de l’éducation à la puberté[8] dans lesquels figurent la présentation des solutions les plus prometteuses et des recommandations pour les actions à venir. Des ONG internationales telles que la Croix Rouge ainsi que des instituts de recherche partagent par ailleurs des guides pratiques[9], notamment au niveau de l’aide humanitaire[10].

Bien que les contextes soient différents, la France pourrait s’inspirer, sur son territoire, de telles démarches d’évaluation, à la fois dans les méthodes et indicateurs employés, que dans la valorisation des solutions faisant la preuve de leur impact positif.

Une priorité française

 

La promotion d’une bonne hygiène menstruelle est aujourd’hui au cœur de la stratégie nationale de santé sexuelle, et de la « diplomatie féministe » conduites par le gouvernement français à l’échelle nationale et internationale. Les collectivités territoriales se mobilisent aux côtés des ministères des Solidarités et de la Santé, de l’Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation, de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, de l’Europe et des Affaires étrangères et du ministère chargé de l’Égalité entre les femmes et les hommes, de la Diversité et de l’Égalité des chances. Plusieurs rapports d’information ont été conduits à ce sujet[11] et des mesures pour faciliter l’accès aux protections hygiéniques et garantir l’hygiène menstruelle ont été adoptées.

Pour la santé menstruelle 

En décembre 2022, un décret sera adopté obligeant fabricants français et internationaux à inscrire la composition et les précautions d’utilisation sur les protections.

Ce décret, largement sollicité par l’association Règles Elémentaires, intervient deux mois après l’adoption de la proposition de loi reconnaissant l’endométriose comme affection longue durée par l’Assemblée Nationale. Le gouvernement déploie par ailleurs une stratégie nationale pour combattre l’endométriose jusqu’en 2025.

Une proposition de loi « pour une réelle prise en compte de la santé menstruelle » a par ailleurs été déposée ; elle met en avant des mesures qui couvrent les différents aspects de l’hygiène menstruelle tels que l’accès facilité à des sanitaires et à des protections menstruelles dans les lieux publics, l’ouverture de négociations d’accords de branche sur les enjeux de la santé menstruelle dans le monde du travail, et la formation et la sensibilisation aux enjeux de la santé menstruelle dès l’école primaire.

Contre la précarité menstruelle

Les pouvoirs publics sont également engagés dans la lutte contre la précarité menstruelle avec l’équipement de distributeurs de protections hygiéniques gratuites dans les campus universitaires depuis septembre 2021. L’Université de Lille a été le premier organisme public en France à distribuer en 2019 des protections hygiéniques (jetables) à ses étudiant·e·s. Depuis 2021, l’université fournit des protections hygiéniques éco-responsables telles que des serviettes lavables et des coupes menstruelles. Les collectivités territoriales ont pris également des mesures dans ce sens, notamment suite à l’initiative individuelle de quelques élèves.

Première région de France à prendre cette initiative, l’Ile-de-France a doté à la rentrée 2020 tous les lycées franciliens de distributeurs de protections hygiéniques gratuites et propose en parallèle des séances de coutures de serviettes hygiéniques lavables à destination des femmes migrantes en situation de précarité. Certaines collectivités (Conseil Régional Bretagne, Département Puy-de-Dôme, Région Hauts-de-France, etc.) mettent également en place des ateliers de sensibilisation à l’hygiène menstruelle et distribuent des kits pédagogiques. En parallèle, le gouvernement finance des maraudes, épiceries solidaires, et collectes qui agissent contre la précarité menstruelle.

Enfin, à l’échelle internationale, le gouvernement français a initié avec le Mexique le Forum Génération Egalité 2021-2026 et participe à une coalition sur les droits sexuels et reproductifs. En janvier dernier, le ministère de l’Europe et des Affaires Etrangères a initié à travers l’Agence française de développement (AFD) un contrat à impact social sur l’hygiène menstruelle en Ethiopie. L’Union Européenne cherche également à « remédier à une gestion inadéquate de l’hygiène menstruelle » à travers son Plan d’action sur l’égalité des sexes et l’émancipation des femmes dans l’action extérieure 2021–2025 et réserve un axe à la mesure des résultats.

En conclusion

En conclusion, il est nécessaire d’adopter des mesures et d’encourager une mesure d’impact qui prennent en compte l’ensemble des dimensions de l’hygiène menstruelle, afin que les personnes menstruées aient non seulement accès à des protections hygiéniques et à des infrastructures sanitaires, mais connaissent leur corps et évoluent dans des milieux professionnels et éducatifs qui leur soient adaptés.

Mettre fin à la stigmatisation des menstruations demande une mobilisation tant nationale qu’internationale, afin que les menstruations soient mises à l’agenda politique et que les initiatives les plus prometteuses soient identifiées, mesurées et diffusées, puis transformées en politiques publiques.

[1] Education sexuelle complète : nouveaux éléments d’information, enseignements et pratiques : une étude mondiale, UNESCO, 2015.

[2] « Le syndrome des ovaires polykystiques est un trouble hormonal rencontré fréquemment chez les femmes en âge d’avoir des enfants, pouvant se traduire par des anomalies du cycle menstruel, de l’acné, une pilosité excessive, un surpoids… voire une infertilité. » (Ameli).

[3]« L’endométriose est une maladie gynécologique chronique de la femme en âge de procréer qui se caractérise par le développement d’une muqueuse utérine (l’endomètre) en dehors de l’utérus, colonisant d’autres organes avoisinants. » (Ministère des Solidarités et de la Santé). 1.5 à 2.5 millions de personnes en France souffrent d’endométriose avec un retard diagnostique quasi-systématique de 7 ans en moyenne (Ministère des Solidarités et de la Santé, 2022).

[4] Monitoring Menstrual Health and Hygiene – Measuring Progress for Girls related to Menstruation, Columbia University and Mailman School of Public Health, 2019.

[5] Menstruation as a barrier to education?, Abdul Latif Jameel Poverty Action Lab, 2011.

[6] ONG éthiopienne engagée dans la lutte contre les violences faites aux femmes et la promotion des droits des femmes.

[7] Guidance on menstrual hygiene, UNICEF, 2019.

[8] Education à la puberté et à la gestion de l’hygiène menstruelle, UNESCO, 2014.

[9] Répondre aux besoins relatifs à la gestion de l’hygiène menstruelle (GHM), Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, 2019.

[10] LE MINI-GUIDE Un instrument destiné à intégrer la gestion de l’hygiène menstruelle (GHM) dans la réponse humanitaire, Université Columbia et International Rescue Committee, 2017.

[11] Rapport d’information de décembre 2020 sur les menstruations et Mission d’information de février 2022 sur la santé des femmes de la Délégation aux droits des femmes et à l’égalité des chances entre les hommes et les femmes, Rapport du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes en 2020 intitulé « Prendre en compte le sexe et le genre pour mieux soigner ».

Les avis exprimés dans les notes d’analyses n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient être considérés comme constituant une prise de position officielle de l’IMPACT TANK.

Ressources pour aller plus loin

  • Romeiro Dias, Laëtitia et Bénédicte Taurine. Rapport d’information fait au nom de la Délégation aux Droits des Femmes et à l’Egalité des Chances entre les Hommes et les Femmes sur les menstruations, 2020.

  • Règles Elémentaires et Opinionway. Baromètre exclusif : Les français·es et la précarité menstruelle, 2021.

  • Dons Solidaires. 2ème Baromètre : Hygiène et Précarité en France, 2021.

  • House, Sarah et al. Menstrual hygiene matters. A resource for improving menstrual hygiene around the world, 2022.

  • Global MHH Monitoring Group. Priority List of Indicators for Girls’ Menstrual Health and Hygiene: Technical guidance for national monitoring, 2022.

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La mesure d’impact social, une question de données

La mesure d’impact social, une question de données

Par Hélène L'Huillier | Note d'analyse | 01/12/2022

La mesure d’impact social, une question de données

La question des données est omniprésente dans les guides et rapports sur la mesure d’impact social[1]. Mais ce terme entré dans les usages est rarement défini ou contextualisé.

Qu’appelle-t-on « données » dans le secteur de l’évaluation d’impact social ? A quoi servent-elles, et quelle place leur laisser ?

L’auteure : Hélène L’Huillier

Economiste-statisticienne de formation, titulaire d’une thèse de doctorat sur l’impact de projets de RSE sur le développement humain durable, Hélène L’Huillier a 10 ans d’expérience dans le conseil et la recherche en évaluation de projets à impact.

Après avoir travaillé pour le programme de recherche Codev de l’ESSEC puis pour le cabinet de conseil Kimso, Hélène est depuis 2020 consultante entrepreneure au sein de la CAE la Maison de l’initiative à Toulouse. Ses activités sont de trois ordres : accompagnement de structures de l’ESS dans leur démarche d’évaluation d’impact ; contribution à des projets de recherche-action sur les métriques de la transition ; sensibilisation aux enjeux éthiques et politiques associés aux outils de mesure d’impact.

Les données d’impact social, qu’est-ce que c’est ?

 

La donnée : une observation pouvant prendre différentes formes 

Une donnée peut être définie comme une « description élémentaire, typiquement numérique, d’une réalité. C’est par exemple une observation ou une mesure » (Abiteboul, 2012). A partir d’un ensemble de données, on peut obtenir de l’information en les structurant, et aboutir à des connaissances en interprétant l’information. Ces trois notions proches peuvent faire l’objet de confusion.  

Avec l’influence du « big data »[2], les données et leur analyse sont connotées d’une dimension quantitative. Mais les données peuvent être aussi bien numériques que textuelles, sonores, visuelles…  

Exemple

Les données à caractère personnel définies par la CNIL[3] incluent notamment la date de naissance (donnée numérique), le nom et le prénom (données textuelles), la voix (donnée sonore) et l’image (donnée visuelle). 

Une donnée ne dit rien prise isolément ou sortie de son contexte. Pour en tirer de l’information, elle va être mise au regard d’autres données et interprétée en fonction de son environnement (Rivière, 2020). Dans le domaine de l’évaluation d’impact social en particulier, les données constituent le socle à partir duquel sont construits des variables, des indicateurs ou des indices agrégés (Ottaviani, 2021). 

    Le Roy & Ottaviani, 2017

    Les données d’impact social : quantitatif vs. qualitatif ?

    Dans les guides sur l’évaluation d’impact social, deux types de données sont souvent opposés : les données quantitatives et qualitatives (ex : Avise, Improve & Fidarec, 2021). Plutôt que le format initial des données, c’est leur traitement, la méthode d’analyse qui leur est appliquée pour passer à une information et à des connaissances, qui est ici en jeu. 

    Exemple

    Une baisse moyenne des dépenses de chauffage de 30% chez les bénéficiaires d’un projet de lutte contre la précarité énergétique est une information quantitative. Un témoignage de bénéficiaire expliquant que, grâce au projet, ses dépenses de chauffage ont baissé de 30% et qu’il a pu réparer sa voiture grâce à l’augmentation de son reste à vivre est une information qualitative. Les deux s’appuient sur une donnée numérique. Dans le premier cas, on va mettre l’accent sur le caractère généralisable de l’information. Dans l’autre, on va mettre l’accent sur les mécanismes en jeu en éclairant le chiffre par un contexte. Ces deux usages sont complémentaires.

      Données primaires et secondaires, données brutes et traitées

      Les données d’impact social peuvent être soit collectées spécifiquement pour l’évaluation – on parle alors de données primaires – soit être rassemblées pour l’évaluation et lui préexister (statistiques publiques, données de suivi, évaluations antérieures…) – on parle de données secondaires[4]. 

      Exemple

      Parmi ses chiffres clés sur l’impact social, l’association VoisinMalin[5]indique que 42% des habitants de QPV vivent sous le seuil de pauvreté (donnée secondaire produite par l’INSEE) et que 2 fois plus de familles ont amené leurs enfants aux spectacles de la médiathèque (donnée primaire recueillie lors d’une enquête spécifique).

      Une autre distinction usuelle oppose les données dites « brutes » et les données nettoyées, ou traitées. Les données brutes sont celles qui découlent immédiatement de la collecte. Les données traitées ont déjà fait l’objet d’un contrôle et de première manipulations simples (suppression des doublons, harmonisation des formats…) par un être humain, afin de les rendre interprétables. 

        Les données d’impact social, à quoi servent-elles ?

         

        Nourrir l’évaluation d’un projet

        Les données d’impact social interviennent tout au long de la chaîne de valeur sociale, pour répondre à des enjeux évaluatifs différents, en particulier 

        Données de contexte

        Ces données, souvent secondaires, documentent le besoin social. Elles permettent de mieux définir l’impact visé du projet en fonction des enjeux identifiés comme centraux pour le public cible. 

        Données de baseline

        Ces données visent à décrire la situation initiale du public cible, à travers une « photographie » de départ qui servira de point de référence pour le suivi de l’action. 

        Données de suivi

        Ces données portent sur la situation des bénéficiaires juste après l’action puis dans le temps. En les comparant aux données de baseline, des informations sur l’impact de l’action peuvent se déduire des écarts observés. 

        Données de comparaison/contrefactuel

        Ces données permettent de reconstituer quelle aurait été la situation des bénéficiaires sans l’action à partir d’un groupe témoin, et donc d’entrer dans une analyse de causalité sur l’impact. Leur traitement nécessite des compétences économétriques. 

        Exemple

        Parmi les chiffres clés de VoisinMalincités plus haut, celui sur les habitants de QPV vivant sous le seuil de pauvreté porte sur le contexte et celui sur les familles amenant leurs enfants à la médiathèque s’appuie sur des données de suivi et des données de comparaison.

        Selon l’enjeu évaluatif visé, certains types de données seront favorisés. Pache et Stievenart (2014) font ressortir quatre familles de méthodes, qui mobilisent différentes formes de données et permettent de répondre à des enjeux évaluatifs spécifiques. Leurs conclusions peuvent se résumer comme suit : 

        Baudet (2019) prolonge cette réflexion en mettant en évidence 10 analyses possibles (dont 4 « simples » et 6 « complexes »[6]) et en montrant que chacune s’appuie sur des outils distincts avec un usage privilégié du chiffre pour les analyses de résultat, efficience, efficacité et attribution. 

        Ainsi, les données sont au centre des différentes méthodes évaluatives. Elles peuvent être mobilisées, selon les deux usages classiques de l’évaluation d’impact social (le fameux « prove and improve »), pour mettre en valeur un projet et pour contribuer à son pilotage. Elles peuvent également parfois permettre de prendre des décisions opérationnelles ou stratégiques : c’est le cas pour 52% des répondants de l’enquête menée par l’ESSEC et l’Impact Tank auprès des structures ayant mené des démarches d’évaluation (ESSEC & Impact Tank, 2021). 

        Servir des enjeux collectifs, au-delà du projet

        Au-delà du projet évalué, les données d’impact social peuvent être utilisées dans une démarche plus systémique. Les connaissances acquises sur le projet donnent en effet à voir des constats souvent partagés avec d’autres acteurs du secteur. Il peut alors être décidé de mettre ces enseignements en commun, comme l’ont par exemple fait en 2020 des acteurs de l’égalité des chances dans une logique de plaidoyer (Collectif Mentorat) ou comme le font depuis 2017 des acteurs de la fraternité (Laboratoire de la fraternité). Il peut plus simplement s’agir d’orienter la communication qui est faite à partir des résultats, non pas en visant de montrer l’efficacité et l’efficience d’un projet spécifique dans un esprit de différenciation, mais en mettant l’accent sur les besoins et apports globaux d’un type d’action menée, et donc l’urgence d’agir, sous différentes formes et de façon globale.

        Exemple

        L’évaluation d’un programme de SIEL BLEU mené par des chercheurs de l’IPP en 2012 a mis en évidence son impact sur la réduction des chutes et sur les coûts évités pour la collectivité. Les résultats ont plus largement nourri un plaidoyer (partagé avec d’autres acteurs associatifs et sanitaires) autour de l’importance de la prévention par l’activité physique[7].

        Les évaluations d’impact social peuvent également être des occasions de faire des ponts entre deux niveaux de données : celles collectées par les associations sur leurs bénéficiaires, et celles collectées par l’Etat sur l’ensemble d’une population. L’accessibilité croissante à la statistique publique (notamment à travers le site www.data.gouv.fr) peut faciliter l’obtention de données de contextualisation ou de comparaison pour les associations. Des expérimentations sont par ailleurs menées pour réconcilier (fusionner pour disposer d’une entrée « personne »[8]) des données connues de l’administration via différents canaux. 

        Exemple

        Le programme 100% inclusion du Plan d’investissement dans les compétences demande aux projets financés de faire remonter des données sur leurs bénéficiaires (situation initiale, intermédiaire et finale) pour produire une connaissance globale du sujet et améliorer l’articulation des dispositifs.

        Ces initiatives restent beaucoup plus rares que l’usage classique des résultats d’une évaluation pour montrer l’efficacité du projet ou contribuer à son pilotage. 

        Les données d’impact social, quels points de vigilance ?

         

        Les données sont toujours socialement construites

        Quels que soient le type de données mobilisées et leur usage (qualitatif, quantitatif ou mixte), elles ne sont jamais qu’un reflet partiel de la réalité, qui s’appuie sur des partis pris et choix méthodologiques. En particulier, les indicateurs quantitatifs sont parfois perçus comme des outils techniques, politiquement neutres. Or, ils reposent toujours sur des conventions: « quantifier, c’est convenir, puis mesurer » (Desrosières, 2008).  

        Exemple

        Le taux de « sortie positive » d’une association de parrainage de jeunes diplômés au chômage ne sera pas le même selon si l’on définit comme « sortie positive » toute forme d’emploi ou de formation (A) ou plus spécifiquement les emplois en CDI ou CDD de + de 6 mois considérés comme la personne par à la hauteur de leurs compétences (B).

        Les outils de mesure ont par ailleurs un caractère performatif (Ottaviani 2016). Les indicateurs d’impact, lorsqu’ils sont utilisés comme outils de pilotage ou pour rendre des comptes, peuvent alors devenir ce qui guide l’action, amenant le risque de la simplifier voire de la dénaturer, en l’absence de prise de recul sur ce biais. 

        Exemple

        Choisir comme unique indicateur d’impact le taux de sorties positives pourra induire l’association à privilégier des actions sur le court-terme permettant un retour rapide à l’emploi, et à délaisser des actions sur le plus long terme (confiance en soi, soft skills…). Parmi les deux taux de sortie présentés, choisir le taux A pourra induire l’association à privilégier l’accompagnement du plus grand nombre vers des emplois « faciles » en accordant moins d’attention à la qualité ou la durabilité de l’emploi ; choisir le taux de sorties B pourra l’induire à privilégier l’accompagnement des bénéficiaires les plus faciles à accompagner en accordant moins d’attention aux autres.

        Ce caractère performatif ne s’applique pas uniquement aux indicateurs d’impact, mais à tous les indicateurs de performance pouvant être mis en place dans une structure (ex : nombre d’encadrants par bénéficiaires, taux journalier…). La démultiplication de ce type d’indicateurs est porteuse de risque lorsque l’évaluateur devient celui qui définit les objectifs du projet, dont les valeurs et le caractère politique disparaissent derrière un discours d’efficacité (Jany-Catrice, 2020).  

        Exemple

        Dans les expérimentations aléatoires, le projet est construit pour être évaluable, plutôt que le protocole d’évaluation pour répondre au projet (Jatteau, 2016).

        Choisir des indicateurs d’impact en ligne avec les valeurs de la structure est donc essentiel, sachant qu’ils orienteront l’action, d’une manière ou d’une autre. Par exemple, l’association Aux captifs, la Libération a fait le choix de construire un outil d’évaluation fondé sur l’approche des capacités et centré sur la personne accompagnée, pour éviter que l’action ne soit guidée par des indicateurs imposés de l’extérieur, comme le nombre de personnes sorties de la rue ou le coût social évité (Labo de l’ESS 2019). 

        Un bon outil de collecte est un outil adapté à l’action et en ligne avec les principes de la structure

        Les différentes manières de collecter des données d’impact sont déjà très documentées, et notamment synthétisées dans les guides suivants : Avise Essec Mouves (2013), Improve (2015), Avise Fonda Labo de l’ESS (2017), VISES (2019). Nous ne les détaillons donc pas ici. 

        Ce qui ressort de cette littérature grise et des travaux de recherche sur l’évaluation d’impact social (L’Huillier 2017, Kleszczowski 2017, Machado 2019, Baudet 2019) est qu’aucune manière de collecter des données (entretien, questionnaire, outil intégré à l’action…) ou de les analyser (statistique uni- ou bivariée, économétrie, analyse textuelle…) n’est meilleure[9] que les autres en soi. Ces outils répondent à des contraintes et enjeux différents. Ils ont chacun leurs points forts et leurs limites, s’inscrivent dans des cadres de pensées différents (Branger et al. 2014, voir Annexe), et leur choix doit se faire en conscience de ces cadres de pensée et en fonction des contextes de projet. 

        Deux points d’attention communs aux différentes méthodes de collecte ressortent néanmoins : 

        Chaque donnée collectée doit pouvoir apporter de l’information utile et pertinente.  

        La généralisation des évaluations d’impact et les exigences croissantes de reporting peuvent inciter à vouloir réunir toujours plus de données. Mais la collecte et l’analyse de ces données est très chronophage et coûteuse, et le temps dédié à ces tâches est souvent invisible. Il est important que la donnée reste au service de l’action, face au piège de la « mesure pour la mesure », et que sa collecte ne mobilise pas trop de ressources (en temps et financières) par rapport à celles accordées à l’action. S’accorder des temps de recul pour prioriser les données les plus clés, si possible en collectif (par exemple : atelier sur les indicateurs dans le cadre d’un séminaire stratégique), peut s’avérer très utile. 

        Les outils de collecte doivent être en ligne avec les principes et pratiques de l’association 

        Par exemple, une association qui prône l’anonymat des bénéficiaires pourra risquer de dénaturer l’action avec une méthode avant-après qui nécessite de collecter des informations personnelles pour assurer un suivi individuel. Une autre organisation prônant l’accueil inconditionnel des personnes sans limites de temps devra quant à elle suivre avec précaution un éventuel indicateur lié à la durée de présence et ne pas le transformer en objectif. Il est généralement possible de refuser de mettre en place un indicateur, ou bien de proposer une évolution d’un outil de collecte, si ceux-ci mettent mal à l’aise les équipes ou les bénéficiaires 

        La qualité des données d’impact, un enjeu à intégrer du cadrage à l’analyse

        La qualité des données est souvent citée comme un prérequis, notamment dans une démarche d’évaluation d’impact social (Duke University, 2021). Cette notion n’a a priori rien d’absolu, elle dépend des usages qui sont prévus pour telle ou telle donnée. Toutefois, certains principes communs peuvent être répertoriés, en gardant en tête qu’une donnée sera toujours imparfaite (Société Française d’Evaluation, 2021) : 

        Pertinence

        Le fait que la donnée représente le plus fidèlement possible l’information qu’on cherche à obtenir.

        Fiabilité

        Le fait que la donnée soit juste, qu’il n’y ait pas de doublons, etc.

        Accessibilité

        La fait que la donnée puisse être obtenue facilement. 

        Lisibilité

        Le fait que la donnée soit exprimée de manière uniforme et puisse être traitée, en particulier par un outil informatique. 

        Comparabilité

        Le fait que la donnée soit figée dans le temps, notamment dans sa méthode de construction, pour pouvoir être comparée.

        Conformité

        Le fait que la donnée soit interprétée de manière univoque, notamment parce que les conventions ont été partagées et rendues explicites entre les producteurs de données et les utilisateurs de données.

        Ces principes peuvent guider la réflexion dès en amont, dans la phase de cadrage des données recherchées et de définition des outils de collecte, puis permettre de passer des données brutes à une base de données opérationnelle, et enfin d’analyser les données de façon crédible et utile. Un exemple de référentiel de critères est proposé ci-dessous à travers le R.A.D.I.S.  

        Projet de l’IMPACT TANK sur les données dans le secteur social

        L’IMPACT TANK a la conviction que le secteur social, comme avant lui le secteur sanitaire, va considérablement se transformer dans les 10 prochaines années avec un recours accru aux données. Nous souhaitons accompagner cette transition pour qu’elle soit au service de parcours plus qualitatif et personnalisé des prises en charge, et créatrice ainsi d’impact positif.

        Il s’agit pour cela d’engager les acteurs de terrain et les pouvoirs publics à se saisir des questions éthiques, réglementaires, techniques et opérationnelles y étant attachés. Cette note bibliographique est le premier jalon de nos travaux, en présentant les liens entre mesure d’impact et données. 

        [1] Par exemple, le terme données apparaît 50 fois en 36 pages dans le dernier guide publié par l’Avise avec Improve et Fidarec sur le sujet (2021).

        [2] http://www.penombre.org/IMG/pdf/lg_14_bigopendata_v1r.pdf

        [3] https://www.cnil.fr/fr/identifier-les-donnees-personnelles

        [4] https://quadrant-conseil.fr/ressources/outils/glossaire.pdf

        [5] https://voisin-malin.fr/files/Limpact_de_VoisinMalin.pdf

        [6] Les analyses qu’il désigne comme « simples » sont centrées sur un seul élément de la chaîne de valeur social (analyses de besoin, de résultat, de satisfaction et de qualité). Les analyses qu’il désigne comme « complexe » mettent en relation 2 éléments de la chaîne ou plus (analyses de ciblage, de productivité, d’efficience, d’efficacité ou de contribution, d’attribution, de pertinence).

        [7] Sébastien Goua évoque notamment ces enjeux dans le Panorama ESSEC & Impact Tank (2021).

        [8] Les expérimentations de ce type soulèvent des enjeux à la fois éthiques (droit à l’anonymat des personnes bénéficiant de différents services publics) et techniques (mise en place et suivi de processus de collecte et transformation des données permettant d’assurer le respect du RGPD).

        [9] De manière générale, la prudence est de mise face aux « classements » des méthodes proposées par certaines institutions qui sont généralement juges et parties. La thèse d’Arthur Jatteau (2016) le montre très bien au sujet des expérimentations aléatoires, sujettes à beaucoup de biais et bricolages de terrain malgré leur affichage de « gold standard » des méthodes économétriques d’évaluation de l’impact.

        Les avis exprimés dans les notes d’analyses n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient être considérés comme constituant une prise de position officielle de l’IMPACT TANK.

        Bibliographie sélective

        • Abiteboul, S. (2012). Sciences des données : de la logique du premier ordre à la Toile : Leçon inaugurale prononcée le jeudi 8 mars 2012 au Collège de France.
        • Avise, Essec, Mouves (2013). « Petit précis de l’évaluation de l’impact social ». Guide pratique.
        • Avise, Fonda et Labo de l’ESS (2017). « La mesure d’impact social. Caractéristiques, avantages et limites des démarches existantes. » Rapport n°1 de l’étude « ESS et création de valeur ».
        • Avise, Improve & Fidarec (2021). « Comment évaluer son impact ? Principes méthodologiques ». Cahier pratique réalisé dans le cadre de Social Value France.
        • Baudet, A. (2019) « L’appropriation des outils d’évaluation par les entreprises sociales et associationsnd’intérêt général : apports d’une approche sociotechnique pour la conception des outils d’évaluation d’impact social ». Thèse de doctorat en gestion, ESCP Europe, soutenue le 28 janvier 2019.
        • Branger, V., Gardin, L., Jany-Catrice, F. et Pinaud, S. (2014). « Évaluer l’utilité sociale de l’économie sociale et solidaire ». Alter-guide du projet Corus-ESS.
        • Desrosières, A. (2008). L’argument statistique. Gouverner par les nombres (Tome II), Paris, Presses de l’Ecole des mines, 328 p.
        • Duke University & UNDP (2021). « Impact Measurement & Management for the SDGs ». MOOC.
        • ESSEC & Impact Tank (2021). « Panorama de l’évaluation d’impact social en France ». Rapport.
        • Improve (2015). « Guide de la mesure d’impact social ». Guide pratique pour la fondation REXEL.
        • Kleszczowski, J. (2017). « Construire l’évaluation de l’impact social dans les organisations à but non lucratif : instrumentation de gestion et dynamiques de rationalisation ». Thèse de doctorat en sciences de gestion, Université Paris-Saclay, soutenue le 18 décembre 2017.
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        • Thèse de doctorat en sciences économiques, Université de Rennes 1, soutenue le 12 décembre 2019.
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        • Société Française d’Evaluation (2021). « L’utilisation des data dans l’évaluation des politiques publiques ». Sensibilisation animée par P. Rivière, I. Hamoumi, E. Keryer et A. Chapey.
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        La diversité, accélérateur de performances pour l’économie

        La diversité, accélérateur de performances pour l’économie

        Par Agnès Audier | Note d'analyse | 12/07/2020

        La diversité, accélérateur de performances pour l’économie

        A l’heure de la récente présentation du plan gouvernemental « 1 jeune, 1 solution », Saïd Hammouche revient sur les enjeux des discriminations dans l’emploi en France, notamment chez les jeunes talents issus de la diversité.

        Afin de mettre fin à cette « hérésie sociale » et « aberration financière », il appelle l’ensemble des acteurs socio-économiques à s’investir dans une politique ambitieuse et structurelle pour l’égalité des chances, qui lierait inclusion et performances sociales et économiques de l’entreprise.

        L’auteur : Saïd Hammouche, fondateur de Mozaïk RH

        Saïd Hammouche est fondateur du cabinet Mozaïk RH, aujourd’hui leader du recrutement des diplômés de la diversité et devient lauréat Ashoka, réseau international d’entrepreneurs sociaux. Il lance fin 2015 la Fondation Mozaïk, destinée à changer la donne en matière d’inclusion économique de tous les talents, qu’il transforme en 2020 en Fondation actionnaire afin d’impulser un changement systémique pour que 100% des employeurs pratiquent un recrutement 100% inclusif.

        « Notre combat doit se poursuivre et s’intensifier (…) pour lutter contre le fait que le nom, l’adresse, la couleur de peau réduisent encore trop souvent dans notre pays les chances que chacun doit avoir ». Le 14 juin dernier, lors de son allocution télévisée, Emmanuel Macron a placé la lutte contre les discriminations au cœur des deux années restantes de son quinquennat. Sur fond de crise économique, cet engagement prend au sein du plan de relance la forme d’une enveloppe de près de 7 milliards d’euros pour soutenir l’emploi des jeunes avec notamment la création, il y a quelques jours, d’une plateforme « 1 jeune, 1 solution » pour faciliter le contact entre les jeunes diplômés impactés par la crise et les entreprises. Il n’est néanmoins pas certain que ce plan s’attaque, spécifiquement, aux sources du « gâchis français » : les discriminations à l’emploi.

        Dans la France d’aujourd’hui, la probabilité pour un candidat français blanc d’être invité à un entretien d’embauche est de 50 à 100% supérieure à celle de candidats français issus de minorités non blanches, à candidature équivalente[1]. Dans la France d’aujourd’hui, la plupart des recruteurs n’ont pas conscience de discriminer, privilégiant l’entre-soi, l’endogamie sociale, les « bonnes écoles ». Dans la France d’aujourd’hui, selon le 13ème baromètre du Défenseur des droits et de l’Organisation internationale du travail (OIT), « près de la moitié des personnes actives ayant déclaré avoir été victimes de discriminations ont connu des conséquences négatives sur leur emploi » : un licenciement, un blâme, une mutation forcée[2].

        Face à ce constat, il est nécessaire de briser l’inertie en faveur d’un changement à grande échelle. Une action forte qui réponde à la fois à un constat d’urgence, à un impératif de résultat et à une exigence de solutions.  Une urgence d’abord. Un bref état des lieux en témoigne : en dépit de ses efforts, la France n’arrive pas à juguler le fléau des discriminations à l’emploi. Un impératif de résultat ensuite : la diversité est synonyme de prospérité. L’économie française et la cohésion sociale ont tout à gagner de la contribution des talents des territoires moins privilégiés, riches de compétences et de créativité. Une quête de moyens enfin. La dernière partie de cette note d’analyse portera sur les solutions qui sont portées, par la fondation Mozaïk comme par d’autres, afin de valoriser une culture de l’innovation sociale et la développer toujours plus pour promouvoir l’expression de tous les talents.

        Etat des lieux 

         

        Un niveau toujours alarmant. Le 13ème baromètre du Défenseur des droits sur les discriminations à l’emploi révèle une situation toujours préoccupante : si le chiffre est en baisse par rapport à 2013 (-7%), près d’un quart des personnes actives interrogées disent avoir vécu une discrimination dans leur emploi. Autre facteur d’inquiétude, 42% des personnes enquêtées indiquent « avoir été témoins de discrimination(s) ou de harcèlement discriminatoire au travail ». Soit 8 points de plus par rapport à 2012 ! Et sur ce total, près d’une personne enquêtée sur deux affirme avoir été témoins de discriminations liées à l’origine ethnique…

        L’emploi est le premier motif de saisine du Défenseur des droits en 2019. Son rapport[3] est sans appel : « Lors de la recherche d’un emploi, les individus ayant un nom à consonance arabe doivent envoyer plus de trois CV pour décrocher un entretien, pour seulement deux pour un individu avec un nom à consonance hexagonale ». Le phénomène est systémique au sens où il concerne le secteur public comme le secteur privé : 35,5 % des saisines pour discrimination à raison de l’origine relèvent de l’emploi privé et 24,4 % de l’emploi public.

        La « nouvelle économie » n’échappe pas au processus. Le dernier rapport[4] du Conseil national du numérique caractérise la start-up nation comme « un écosystème caractérisé par l’entre-soi, menant à plus d’éloignement entre les entreprises et les talents potentiels ». Résultat : malgré le dynamisme du secteur, l’attrait pour la recherche d’emploi dans le numérique est 30% plus faible dans les quartiers politique de la ville qu’ailleurs en France…

        Les pénalités salariales constituent une autre face des discriminations à l’emploi. En France, les hommes et les femmes descendants d’immigrés d’Afrique perçoivent un salaire horaire inférieur d’environ 25 % par rapport aux hommes et aux femmes sans ascendance migratoire selon France Stratégie[5]. Cet écart est d’environ 7 % pour les descendant(e)s du Maghreb.

        Enfin, et non des moindres, les chercheurs évoquent désormais une forme de « spatialisation des discriminations ethno-raciales ». Selon les dernières données de l’Observatoire national de la politique de la ville[6], en 2017 « le taux de chômage en quartier prioritaire est deux fois et demi supérieur à celui des autres quartiers des unités urbaines : 24,7 %, contre 9,2 % ». Et encore ne s’agit-il là que d’une moyenne reflétant mal l’ampleur du chômage dans certains territoires. A niveau de qualification égal, un jeune issu d’un quartier politique de la ville a moins de chance d’être en activité qu’un autre (79% contre 88% pour un niveau bac+5 ; 63% contre 78% pour un niveau bac).

        Focus sur le rapport de France Stratégie 

        En septembre 2016, plusieurs auteurs, Gilles Bon-Maury, Catherine Bruneau, Clément Dherbécourt, Adama Diallo, Jean Flamand, Christel Gilles, et Alain Trannoy publient un rapport à destination du ministère du travail afin d’expliciter le coût des discriminations pour les collectivités, en plus du dommage moral qu’elles représentent. Plusieurs méthodes sont utilisées par ses auteurs pour chiffrer ce coût. Vous pouvez retrouver le rapport et l’ensemble des détails ici.

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        Le taux de chômage dans les quartiers prioritaires en 2017

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        Le taux de chômage pour l'ensemble de la population en 2017

        Un gâchis collectif. En levant pour la première fois le voile, en 2016, France Stratégie a donné toute la mesure du gâchis français dans son rapport inédit sur « le coût économique des discriminations ».  En négligeant ses talents, l’offre de travail qualifiée baisse, le coût du travail qualifié augmente et les travailleurs peu qualifiés sont moins bien rémunérés. De ces distorsions découlent une baisse de la production des biens de qualité supérieure et une hausse de la production des biens de qualité inférieure.

        « Au modèle de la méritocratie se substitue celui du découragement, une porte ouverte sur toutes les dérives individuelles ».

        A ce gâchis collectif s’ajoute un gâchis individuel : la discrimination empêche les individus à fort potentiel d’atteindre les postes les plus élevés qui se trouvent souvent occupés par des individus ne faisant pas partie de minorités discriminées. Au modèle de la méritocratie se substitue celui du découragement, une porte ouverte sur toutes les dérives individuelles. Alors même que la République a fait le choix de préparer son avenir en investissant, par l’éducation et la formation, sur les jeunes : pour quels retours ? Au global, et dans un scénario médian, le coût des discriminations s’élèverait à 150 milliards d’euros chaque année selon le même rapport de France Stratégie, soit 7% du Produit Intérieur Brut.

        C'est le coût annuel des discriminations en France selon France Stratégie

        « Name and shame », « testings » : les limites de la lutte contre les discriminations. Rappelons-le : les discriminations constituent un délit. Mais la saisine des tribunaux est inopérante à grande échelle : le taux de non-recours atteint 93 % en cas de discrimination à l’embauche[7] ! Méconnaissance, lourdeurs des démarches, etc. : la banalisation est la règle, la saisine l’exception.

        Autre volet, les campagnes de testings. Utilisées au milieu des années 2000 par la HALDE, elles ont été reprises par le gouvernement actuel en les complétant par le « le name and shame ». Ou « nommer » et « dénoncer » les entreprises prises en défaut. En février dernier, sept d’entre elles (Renault, Air France, Accor, Altran, Arkéma, Rexel et Sopra Steria) ont ainsi été épinglées, même si la plupart ont rejeté les résultats et la méthodologie retenue. Mais sans mesure corrective, et une fois l’émotion médiatique passée, « le name and shame » équivaut à un coup d’épée dans l’eau.

        Troisième grand volet de la lutte contre les discriminations, la mise en place d’outils censés encourager « les bonnes pratiques » au sein des entreprises. C’est le cas de la « Charte de la diversité » initiée en 2010 : dix ans plus tard, 3884 organisations l’ont signée. Pour une efficacité limitée : le bilan 2019[8] mentionne un « constat en demi-teinte » concernant le recrutement en QPV, l’attention portée au lieu de résidence n’étant « pas très marquée dans les démarches des signataires ». Créée en 2008 par l’Etat, le « Label de la diversité » vise à reconnaître « l’engagement effectif, volontaire et durable » d’un organisme pour prévenir les discriminations. Douze ans plus tard, seul un million d’actifs sont couverts par ce label…

        Une politique publique de l’emploi mal calibrée. Les pouvoirs publics ne sont pas assez finement outillés pour répondre aux demandes spécifiques d’une population particulière : les jeunes diplômés issus des quartiers politiques de la ville. De toute évidence, les demandeurs d’emploi stigmatisés ne savent pas comment accéder aux canaux informels de recrutement.

        Quant aux recruteurs, ils ignorent l’existence même de candidats pourtant très qualifiés. Entendons-nous bien : le service public de l’emploi a son utilité, notamment quand il s’agit de détecter et accompagner les populations les plus éloignées du marché du travail. Mais son approche globale ne permet pas le travail d’intermédiation nécessaire dans le cas spécifique des diplômés discriminés. Si les incitations financières, prévues par exemple avec le dispositif « emplois francs », sont nécessaires, elles ne suffisent pas, même quand elles sont fléchées en direction des territoires moins privilégiés. Au final, la politique publique de l’emploi peine à faire un pont entre candidats et recruteurs.

        Recrutement inclusif et performances

        La diversité, accélérateur de performances pour l’entreprise. Une organisation capable de mettre en cohérence son discours externe et sa politique interne en tire forcément profit. Le recrutement inclusif fidélise des collaborateurs. Les salariés en interne afficheront aussi davantage de motivation, de fierté et donc un plus fort sentiment d’appartenance. Une étude interne[9] réalisée par Sodexo auprès de 50 000 managers dans 80 pays a montré que 23 % des équipes mixtes avaient davantage fait progresser leur marge brute et 13 % leur croissance interne sur les trois dernières années. Pour rester agiles et innovantes, les organisations ont besoin de mixer les profils, les modes de pensée et les parcours de vie : l’uniformité rétrécit là où la diversité élargit les horizons. 

        De plus, Grâce aux données récoltées à travers 12 pays auprès de 1000 entreprises, une étude[10] du cabinet de conseil McKinsey indique que la diversité ethnique et culturelle au sein des « executive teams » influence favorablement (33 % de mieux !) les performances financières des entreprises. Les organisations qui s’ouvrent aujourd’hui sont celles qui préparent leur croissance de demain.

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        Les comité exécutifs présentant une forte diversité culturelle et ethnique en leur sein affichent des performances financières 33% plus élevées par rapport aux équipes exécutives peu diversifiées

        Dans un contexte concurrentiel très fort, recruter des salariés représentatifs de la diversité de ses clients permet donc de mieux comprendre les clients, d’accroître ainsi leur satisfaction. La performance des structures économiques s’en retrouve améliorée. Ce message commence à être entendu dans le monde économique. Les entreprises sortent du déni. S’il y a évolution mais pas révolution, elles sont de plus en plus nombreuses à s’engager pour un recrutement plus inclusif et développent le partage de bonnes pratiques pour valoriser la diversité dans leurs méthodes de recrutement. La fondation Mozaïk s’engage à ce titre avec ces entreprises comme JP Morgan, PwC France ou Accenture France, afin de faire des entreprises les premiers acteurs de la diversité.

        La diversité, accélérateur de performances pour l’économie. Une réduction des écarts de taux d’emploi et de salaire entre les populations discriminées en raison de leur genre ou de leur origine culturelle et les autres permettrait au PIB de faire un bond de 7%, (soit 150 milliards d’euros) pouvant aller même jusqu’à…14% dans un scénario optimal d’égalité des chances[11].

        Le recrutement inclusif remet ainsi le pays dans un cercle vertueux de croissance : rentrées fiscales supplémentaires réduction des dépenses publiques liées au financement du chômage. France Stratégie évoque ainsi un gain de 2 % sur les recettes publiques, et une réduction de 0,5 % des dépenses. Le gain pour l’Etat ne se mesure pas seulement à l’aune de sa comptabilité. Mais aussi en termes d’efficacité de ses services publics : « Si elle refuse de se donner la peine d’être plus représentative, comment s’étonner que les citoyens se détournent d’une administration dans laquelle ils ne se reconnaissent pas ? », interrogeaient récemment les membres de la Cordée[12], une association qui plaide pour une fonction publique à l’image d’une société qu’elle est censée servir. L’immobilisme mine particulièrement la haute administration d’Etat. L’entre-soi et la cooptation alimentent la déconnection des élites administratives. Ou « La France des réseaux » contre « la France des égaux ».

        Enfin, la crise liée à l’épidémie de Covid-19 ne doit pas masquer l’invraisemblance d’une économie pénalisée par des emplois non pourvus alors que les talents existent. En 2017, près de 330 000 abandons de recrutements étaient ainsi imputés à une pénurie de candidats[13]. Ramené au taux de chômage des diplômés Bac+2 presque trois fois supérieur à moyenne nationale dans les quartiers politique de la ville, ce chiffre témoigne d’un paradoxe dommageable pour l’économie du pays.

        La diversité, accélérateur de cohésion républicaine. La promotion de la diversité est aussi, et surtout, un puissant levier de cohésion sociale dans une France figée dans une pose béate où, en théorie, ses citoyens ont tous accès aux mêmes droits.

        « Sans reconnaissance de la diversité, le péril pour la République est celui d’une dissolution de son idéal » : dressé en 2012, le constat[14] est le même aujourd’hui. « Les résignés » entrent dans une logique d’autocensure et intègrent eux-mêmes le sentiment d’être des citoyens de seconde zone. C’est l’exil intérieur… D’autres tentent leur chance à l’étranger : « les expatriés ». Phénomène récent et encore difficile mesurable, les départs vers les pays du Golfe persique s’accélèrent. New York ou Dubaï : la République perd de sa sève avec la « fuite des cerveaux ».

        « Sans reconnaissance de la diversité, le péril pour la République est celui d’une dissolution de son idéal »

        L’exclusion à raison de l’origine sociale, culturelle ou géographique peut aussi conduire à des stratégies de rupture. Excédés par les discriminations qu’ils ont vécues, « les révoltés » s’inscrivent dans une logique de victimisation. Alors, ils rejettent la communauté nationale et parfois basculent dans la violence. Les scènes d’émeutes urbaines émaillant régulièrement les villes françaises doivent être considérées pour ce qu’elles sont : les manifestations d’un malaise que la seule réponse sécuritaire, nécessaire, ne suffit pas à juguler. Quant aux « dégoûtés », lassés par l’injustice sociale, ils peuvent entrer dans une logique de revanche et pratiquer une discrimination positive proche du communautarisme.

        La promotion de la diversité est enfin un agrégateur territorial. L’impact d’une réussite pour un jeune issu d’un quartier politique de la ville est d’autant plus fort que la base d’élite locale est étroite. En restaurant un rapport de confiance des individus discriminés, une vraie politique d’égalité de traitement solidifie l’engagement des territoires et des citoyens dans la société et ses institutions.

        Solutions pour un recrutement inclusif

        Pour rétablir un cercle vertueux il faut amplifier les solutions pour faire du recrutement inclusif le levier d’un changement systémique. Une mise à l’échelle d’innovations qui fonctionnent réellement afin de rendre le recrutement plus inclusif et l’accès à l’emploi égal à toutes et tous.

        Evaluer

        Le terme de « statistiques ethniques » charrie des polémiques souvent stériles là où nous avons, d’abord, besoin de confiance. Néanmoins, la notion d’évaluation mérite d’être défendue : pourquoi les discriminations liées à l’origine ethnique ou territoriale ne pourraient-elles être mesurées quand d’autres liées au sexe ou à l’âge le seraient ? Certes, le thermomètre ne fait pas tomber la fièvre. Mais il permet de la connaitre et, le cas échéant, de bénéficier d’un traitement. Cela devrait être un objectif commun prioritaire : cerner les discriminations afin de mesurer l’impact des politiques menées quand elles existent au sein d’une entreprise, les propositions sources de progrès et éventuellement les freins ou poches de résistance.

        Il faut donc inciter les entreprises à mener des diagnostics précis sur la place que tient la diversité. Et il convient d’insister : à TOUS les échelons de leur organisation, sommet compris. Sur la base du déclaratif, de manière ponctuelle mais régulière.

        Corriger

        La politique des « quotas ethniques » n’a pas les faveurs de la fondation Mozaïk. Si nous avons une culture, c’est celle des moyens. Pour déjouer les biais inconscients, nous préférons axer notre effort sur la formation. Certes, la loi « Egalité et citoyenneté » du 27 janvier 2017 oblige l’ensemble de la chaine du recrutement à suivre une formation à la non-discrimination à l’embauche. Mais outre que cette obligation ne concerne que l’embauche et non le personnel en poste, elle n’est assortie d’aucun accompagnement des entreprises pour les aider à identifier les bons prestataires.

        En plus de déjouer les biais discriminatoires, la formation doit étendre son champ aux outils permettant d’objectiver le recrutement et la gestion du personnel en poste : rédaction claire du profil de poste, grille d’évaluation centrée sur les compétences pour dépasser « la culture du CV », protocole d’entretien homogène etc.

        Il faut croire à la force de l’éducation contre les préjugés, tout autant qu’à la portée significative de la digitalisation des méthodes de recrutement pour combattre les mauvais réflexes. Pour aller dans ce sens, la Fondation Mozaïk a par exemple lancé en 2018 la plateforme DiversifiezVosTalents.com pour mettre en relation recruteurs et candidats de tous niveaux par l’analyse des soft-skills. Les biais inconscients des recruteurs sont ainsi déjoués tout comme l’autocensure des candidats. Et la valorisation des compétences réellement prise en compte.

        Inciter

        Comment embarquer « le middle-management » dans une politique ambitieuse de promotion de la diversité ? L’incitation est indispensable. Il est possible de citer plusieurs initiatives dont l’impact pourrait être généralisé, comme celle du comité Egalité et Diversité de Radio France[15].

        Concrètement, une partie de la rémunération du top management est indexée aux efforts fournis et aux résultats en matière d’inclusion. Une stratégie volontariste en faveur de la promotion des talents est ainsi mise au même niveau que l’audience ou le respect des contraintes budgétaires. Nous devons croire à la valeur de l’exemple et plaider pour l’essaimage des méthodes de recrutement inclusif à tous les opérateurs de l’emploi, notamment locaux, à travers des programmes de transferts de compétences. Ce qui fonctionne à Paris ou en Ile de France mérite d’être dupliqué à Lyon, Lille, Nantes etc et inversement.

        Amplifier

        Car l’enjeu est bien d’aller vers un changement systémique. Cette ambition passe par la mise en place de politiques adaptées et à la hauteur des enjeux.

        Concernant les entreprises, la promotion de la diversité doit être considérée comme un axe stratégique de leur développement. Certains grands groupes s’efforcent bien d’être vertueux en interne pour des raisons d’affichage mais adoptent, dans le même temps, un comportement léonin vis-à-vis de leurs sous-traitants. Adopté en 2019 dans le cadre la loi Pacte, le statut d’« entreprise ou société à mission » permet aux entreprises de souscrire à des objectifs environnementaux ou sociaux contraignants et de les faire évaluer par un tiers indépendant : c’est un levier possible en faveur de l’égalité des chances. Certaines ont pris les devants comme Danone ou le groupe Rocher.

        Plaidoyer pour une mesure de l’impact social

        L’évaluation d’impact rigoureuse est ainsi une nouvelle fois au cœur des enjeux de notre temps, et particulièrement sur les sujets de l’emploi. Dès 2009, la Fondation Mozaïk a sollicité des experts externes pour évaluer son impact par la méthode SROI (« Retour social sur Investissement »). Cette approche a permis, notamment, de calculer le coût évité pour la société chaque fois qu’un candidat issu des territoires moins privilégiés était placé dans une entreprise grâce à Mozaïk. Résultat : 10 800€ de gain par placement ! Soit plus de 86 millions d’euros d’économies pour la collectivité[16]. Si ces chiffres sont précieux pour témoigner d’un impact positif, nous devons néanmoins faire preuve de recul et nous engager dans un renforcement et dans l’évolution du cadre de l’évaluation. En effet, comme pour tout acteur de l’inclusion dans l’emploi, nous ne pouvons nous satisfaire de l’absence d’une direction précise sur des indicateurs d’impacts permettant de suivre réellement dans la durée l’inclusion des personnes accompagnées.

        De cette approche est née une conviction profonde : pour permettre un réel changement systémique sur le sujet de l’inclusion économique dans les territoires moins privilégiés, l’ensemble de l’écosystème doit partager un référentiel d’indicateurs/critères d’évaluation commun. Que mesurer dans une entreprise ? Comment ? A partir de quels critères ? Avancer ensemble vers un modèle plus inclusif nécessite de se comprendre et de parler un même langage.

        Plus que jamais nous avons besoin d’une réflexion critique structurée et d’une dynamique collective pour définir, après concertation avec l’écosystème, un référentiel harmonisé et commun n’ayant qu’un objectif : mesurer les impacts réels des organisations inclusives sur la société. Ce référentiel commun servirait ainsi de levier favorisant l’émulation et l’innovation sociale au service d’un changement à grande échelle en faveur de l’égalité des chances et de la performance sociale de notre économie.

        Conclusion

        La compassion a montré ses limites. Dans un monde dominé par l’économie, il est temps de marteler une vérité arithmétique : la discrimination est une aberration financière au même titre qu’une hérésie sociale. Les coûts induits par les inégalités de traitement sont si importants qu’ils finiront par être le fossoyeur de notre performance économique tout autant que de notre cohésion sociale. On peut se résigner à ce choix : celui d’une économie en déclin, d’une assignation sociale jouée à la naissance et d’une dilution de l’idéal républicain.

        A l’heure où la crise interroge les fondements de notre modèle, il est urgent de considérer la promotion de la diversité comme un puissant accélérateur pour une croissance plus forte, plus juste, plus durable. Elle n’est ni « une charge » ni « une contrainte » ni même « un petit supplément d’âme ». Mais une réponse immédiate et effective aux défis d’aujourd’hui et de demain.  Si je me félicite de l’engagement et de l’action menée par Mozaik RH et la Fondation Mozaik depuis de nombreuses années sur ce sujet, il m’apparait évident que cette réponse ne peut être individuelle : décideurs économiques et politiques doivent avoir plus d’audace et s’impliquer davantage en faveur de l’inclusion. Et à se mettre à la hauteur de le la clairvoyance de Jean Monnet, un des pères fondateurs de l’Europe : « du jour où je me suis occupé des affaires publiques, j’ai compris que l’égalité était absolument essentielle dans les rapports entre les peuples comme entre les hommes. Il n’y a pas de paix durable lorsqu’elle est fondée sur la discrimination ».

        [1] Stéphane Carcillo, Marie-Anne Valfort, Lutter contre les discriminations sur le marché du travail, Conseil d’analyse économique (CAE), page.3, juin 2020

        [2] 13ème baromètre de la perception des discriminations dans l’emploi. Décembre 2020.

        [3] « Discriminations et origines : l’urgence d’agir ». Juin 2020.

        [4] « Faire du numérique un accélérateur de diversité ». Septembre 2020.

        [5] « Le coût économique des discriminations ». France Stratégie. Septembre 2016.

        [6] « Emploi et développement économique dans les quartiers prioritaires ». Observatoire national de la ville. Rapport 2018.

        [7] « Lutter contre les discriminations sur le marché du travail ». CAE. Juin 2020.

        [8] « Signer et agir ». Bilan diversité 2019, 8ème édition. Juin 2019.

        [9] Le Monde. Octobre 2015.

        [10] « Delivering through diversity ». 2018.

        [11] Rapport France Stratégie, op cit.

        [12] « Diversité : la fonction publique doit sortir de son immobilisme ». Les Echos. Octobre 2019.

        [13] Pôle emploi, Eclairages et Synthèses n°40 Evaluation de la démarche de prospection des entreprises – Anissa BOULEMIA, Tom GOLDMAN – Décembre 2017, p 8.

        [14] « Chronique de la discrimination ordinaire », Vincent Edin et Saïd Hammouche. Gallimard. 2012.

        [15] Interview pour la fondation Mozaïk, juin 2020.

        [16] Etude McKinsey 2012 puis mise à jour par Accenture en 2016.

        Les avis exprimés dans les notes d’analyses n’engagent que leurs auteurs et ne sauraient être considérés comme constituant une prise de position officielle de l’IMPACT TANK.

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        Plan pauvreté, plan de relance : comment passer à l’échelle rapidement des initiatives efficientes dans le secteur social ?

        Plan pauvreté, plan de relance : comment passer à l’échelle rapidement des initiatives efficientes dans le secteur social ?

        Par Saïd Hammouche | Note d'analyse | 11/05/2020

        Plan pauvreté, plan de relance : comment passer à l’échelle rapidement des initiatives efficientes dans le secteur social ?

        Agnès Audier, Présidente de l’IMPACT TANK dresse les premières pistes de réflexion du think tank à la lumière des enjeux sociaux de la crise sanitaire et du plan pauvreté.

        L’auteure : Agnès Audier, présidente de l’IMPACT TANK

        Agnès est dirigeante d’entreprise, experte à la fois des enjeux technologiques et sociaux, avec un parcours marqué par une connaissance des grands groupes privés, une expertise approfondie du secteur public ainsi qu’un engagement depuis 30 ans sur les sujets d’innovation sociale. Elle est ingénieure en chef du Corps des Mines, normalienne et diplômée de Sciences Po. Vous pouvez retrouver sa biographie ici.

        Le Premier Ministre, Jean Castex, a annoncé il y a quelques jours de nouvelles mesures en faveur de la lutte contre la pauvreté, qui s’ajoutent à celles du plan de relance, pour faire face à une situation sociale très difficile, alors qu’est anticipée une augmentation importante de la précarité due à la crise économique. Le nouveau plan comporte des mesures dans les domaines des prestations sociales, de l’accès au logement et de la lutte contre les impayés de loyers, de l’aide à la mobilité, et de l’accès à l’activité et l’emploi (notamment l’IAE).

        Bien sûr, il y a débat sur l’ampleur de l’effort, et notamment sur un sujet qui date de la création du RMI sous Michel Rocard : celui de l’accès des jeunes de 18 à 25 ans au RSA et, plus généralement, celui de la revalorisation des minimas sociaux. Mais on ne peut que souhaiter une mise en application rapide des mesures d’urgence décidées. Gageons par ailleurs que l’urgence sociale soit un bon catalyseur d’énergies et de coopérations et interrogeons-nous sur le chemin devant nous.

        Le déblocage de nouveaux financements d’urgence à destination des acteurs de l’action sociale pose une nouvelle fois la question des moyens mis à disposition pour développer rapidement des projets ayant démontré leur efficacité au bénéfice des personnes les plus vulnérables.

        Les besoins dans le champ social sont immenses, dans le domaine de l’enfance, de l’aide alimentaire, de l’accompagnent du handicap, de la vieillesse, des migrants ou encore du décrochage scolaire. Les réponses et solutions sur le terrain sont foisonnantes, souvent pertinentes, mais trop rarement croisées, mesurées, évaluées. Les approches économiques qui permettraient de démontrer la pertinence des investissements dans l’action sociale, avec notamment l’intégration des coûts évités, sont encore des exceptions.

        La réalité est que nous n’avons pas encore assez de « mode d’emploi » de projets évalués pour faciliter la démultiplication de ce qui marche et pour qualifier les coopérations indispensables (entre collectivités locales, services de l’Etat, acteurs de l’ESS et du social ou médico-social). Enfin, nous manquons de données et d’études d’impact probantes pour savoir ce qu’il convient le mieux de passer à l’échelle dans ce secteur au plus près des besoins sociaux des plus vulnérables.

        C’est donc sur cette question des données dans le domaine social, qui permettent de mesurer l’impact, que je voudrais ici revenir. Comment dès lors évaluer le besoin du secteur ? Comment savoir quel est le dispositif de prévention qui fonctionne le mieux ? Est-ce que le taux de sortie positive d’un chantier d’insertion ou d’un centre d’hébergement est un indicateur de suivi suffisant ? Comment connaître en amont les signaux faibles permettant de prévenir une situation de surendettement ? Comment avoir une vision sur plusieurs années, et pas simplement à horizon d’un an – ce qui est déjà très complexe ?

        Les données, un bien très précieux pour les acteurs du secteur

        Mesurer l’impact suppose d’identifier, collecter, analyser les données. Ces dernières sont théoriquement présentes dans tous les secteurs, et sont exploitables pour toutes les innovations locales qui mériteraient d’être développées à grande échelle, pour peu que l’on se donne les moyens. Plusieurs enjeux clés méritent ainsi un travail approfondi :

        • La recherche des conditions du passage à l’échelle, en comprenant, grâce aux données, les conditions de succès d’une initiative. Par exemple, combien d’heures de formations et de coaching sont nécessaires pour permettre à un jeune en difficulté de reprendre le chemin de l’emploi ?
        • Le ciblage des publics : comprendre grâce aux données pour quel public un dispositif est le plus efficace. Par exemple, quelles personnes âgées sont le plus en risque de dénutrition ou quel dispositif d’hébergement et d’accompagnement vers le logement est le plus efficace pour une famille nombreuse.
        • L’investissement dans la prévention : grâce aux données, il est par exemple possible d’actualiser les coûts évités par des politiques de prévention de la récidive.
        • Les approches « parcours » : grâce aux données, on peut par exemple suivre un décrocheur scolaire avant et après son « accident scolaire », donc apprendre et prévenir le décrochage, mais aussi comparer des voies de raccrochage par leurs effets 10 ans après le décrochage.
        • Les approches sur des périodes longues : grâce aux données il est possible de savoir non seulement si une entreprise d’insertion permet un accès à un emploi « normal », mais aussi un rétablissement et une inclusion durables, avec des salaires et de conditions de vie « normales » dans la durée.
        • La recherche des dysfonctionnements et des anomalies : grâce aux données, si elles sont disponibles en temps réel, il est possible de repérer des anomalies ou valoriser des efforts : repérer un établissement qui a des taux d’hospitalisation inhabituels, ou un absentéisme hors normes, assurer le suivi des efforts d’organisations pour mieux intégrer les jeunes issus de minorités dans l’emploi ou lutter contre illettrisme.

        Ainsi, les données permettent à la fois d’évaluer et comparer les dispositifs, mais également d’en améliorer la qualité. Elles favorisent des logiques de parcours individualisés et renforcent la dynamique de prévention inhérente à l’action sociale et médico-sociale. Cette approche n’est en aucun cas contradictoire avec une optimisation de la dépense publique.

         « La collecte de données et la comparaison de différentes innovations sociales peuvent améliorer la qualité de l’action sociale »

        Par exemple, identifier en amont quel dispositif de prévention des chutes serait le plus efficace pour Madame X, résidente de 89 ans en EHPAD, en fonction de ses antécédents médicaux, apporterait une information inestimable pour le bien-être de Madame X, de son encadrant, mais également pour les finances publiques. Rappelons en effet qu’en France, les différentes estimations disponibles indiquent un taux de chute de 1,5 à 1,7 par an en maison de retraite, et un coût total d’environ 1,5 milliard d’euros par an pour la sécurité sociale, pour environ 500 000 résidents en maison de retraite. Le coût moyen pour la collectivité d’une chute est ainsi compris entre 2 000 et 3 400 euros selon un rapport de la Haute Autorité de la Santé[1].

        Pour répondre à cette problématique, la collecte de données et la comparaison de différentes innovations sociales peuvent améliorer la qualité de l’action sociale. La généralisation d’une initiative comme Siel Bleu, qui développe la pratique physique adaptée auprès des résidents d’EHPADS, permettrait, d’après une évaluation menée par l’Institut des Politiques publiques d’économiser au minimum 400 millions d’euros par an à la collectivité[2]. Une estimation qui n’aurait pu avoir lieu sans collecte de données ni analyse des éléments rassemblés.

        Le coût moyen d'une chute pour la collectivité selon la Haute Autorité de Santé

        C’est le bénéfice net en millions d'euros pour la collectivité si les programmes de Siel Bleu étaient généralisés en EHPAD

        Pourtant, malgré l’intérêt évident d’investir financièrement et intellectuellement dans la collecte et l’analyse de données, force est de constater que l’usage de la donnée à des fins de mesure d’impact (et pas seulement de suivi d’activité) est encore trop peu répandu. Alors que le secteur de la santé a adopté depuis quelques dizaines d’années des systèmes d’informations et de remontée de données performants, tout en modifiant ses pratiques vers une individualisation du parcours de soin, le secteur social est encore au début de cette réflexion et ne possède donc pas un grand nombre de données exploitables pour répondre à ces questions.

        Comment expliquer que le secteur social soit si prudent en matière de collecte des données ?

        De nos échanges avec les acteurs ressortent cinq types d’enjeux qui peuvent expliquer pourquoi le secteur social est aujourd’hui en retard sur la collecte et l’analyse des données :

        • Manque de moyens pour se former et se doter des outils nécessaires pour collecter et analyser des données.
        • Manque de confiance dans les systèmes d’information pour garantir la confidentialité des données et la qualité des analyses : peur d’analyses trop sommaires ou biaisées, crainte que les analyses soient tournées vers des indicateurs de gestion voire de « surveillance » managériale, et non vers la qualité des prises en charge.
        • Crainte de résultats absolus moyens, entraînant des pressions de l’opinion publique et des financeurs (éventuellement, alors même que les résultats relatifs sont très bons).
        • Crainte de nombreux professionnels de terrain de la surcharge de travail liée à la collecte des données.
        • Multiplicité des interlocuteurs et difficulté à trouver un consensus institutionnel sur ce qu’il faut mesurer.

        De fait, si toutes ces raisons se comprennent, il demeure néanmoins important d’engager rapidement  les acteurs de l’innovation sociale à initier un débat et une réflexion critique sur ces sujets.

        L’enjeu est important : il s’agit d’améliorer la qualité des dispositifs d’accompagnement des plus fragiles tout en garantissant une bonne utilisation de l’argent public. Ce d’autant que le Plan de relance de 100 milliards d’euros pourrait être l’occasion de moderniser de façon majeure les systèmes d’information si des projets cohérents et ambitieux voyaient le jour.

        Pour dépasser les craintes légitimes, il nous semble que les chercheurs peuvent beaucoup aider.

        Les chercheurs, des acteurs clés pour réconcilier le secteur social avec les données ?

        Les données dans le secteur social, leur identification, leur analyse et leur comparaison nécessitent une éthique et une rigueur particulière. Pour qu’elles soient garanties, le monde scientifique et les des acteurs de terrain engagés quotidiennement dans le travail social doivent s’associer de manière structurelle. Les travaux communs doivent permettre de croiser expériences de terrain et expertises universitaires pour amorcer un langage commun et faire de la comparaison des impacts une méthode sereine et opérationnelle, au service de ce qui fonctionne le mieux.

        « Le développement des travaux de recherche passe par la création d’un espace nouveau de collaborations »

        Bien sûr les chercheurs ont leurs propres biais, leurs propres convictions, et les débats médicaux récents sur les prises en charge COVID ont appris à ceux qui l’ignoraient que le monde de la recherche n’est ni lisse, ni uniforme. C’est pour cette raison qu’il est important de mobiliser une vraie diversité d’équipes de recherche, comme d’ailleurs d’acteurs de terrains.

        Par ailleurs, si le social doit s’ouvrir à la recherche, les chercheurs doivent aussi interroger leurs pratiques et leur connexion avec les terrains de l’innovation sociale. Face à l’importance des problématiques sociales prises en charge par les opérateurs de terrain, la recherche et développement en innovation sociale doit impérativement être démultipliée, mais également appropriable et applicable par les acteurs de terrain.

        Les sciences humaines et sociales deviennent ainsi opérationnelles, ancrées à la fois dans l’apport de nouvelles connaissances, et de recommandations pratiques, visant l’amélioration de la qualité des dispositifs d’accompagnement des publics et territoires fragiles. Le développement de cette recherche passe ainsi par la création d’un espace nouveau de collaborations et dans une ouverture beaucoup plus grande des terrains d’études et d’expérimentation du secteur social à destination du monde universitaire mais également des entreprises.

        Les entreprises, des acteurs engagés ayant un temps d’avance en gestion des données

        Les chercheurs ne sont pas les seuls à pouvoir apporter beaucoup au monde du social, notamment en matière de gestion des données : les entreprises ont un rôle majeur à jouer sur quatre plans au moins.

        En premier lieu, elles sont souvent à l’origine de nombreuses innovations, qu’elles soient actives ou pas dans des champs proches du social et médico-social : dans leurs activités bancaires, assurantielles, de construction, de formation, etc. Elles le sont également dans leurs pratiques RH, pour accompagner des collaborateurs fragiles, prévenir des situations de burn out ou s’engager contre les discriminations à l’emploi. Ensuite parce qu’elles peuvent absorber dans leurs pratiques et leurs activités ces innovations sociales, de façon symétrique. Si le secteur social parvient à démultiplier et mieux faire valoir sa capacité d’innovation pour améliorer l’accompagnement des publics et territoires fragiles, les méthodes ainsi cadrées pourront servir à développer des approches RH efficientes et durables. C’est en ce sens que les entreprises peuvent soutenir les démarches innovantes de R&D et d’évaluation, dans un secteur social historiquement peu fortuné.

        « Les entreprises ont un rôle majeur à jouer, notamment an matière de gestion des données »

        Enfin, les entreprises peuvent apporter beaucoup de savoir dans la transformation par la donnée : la plupart des entreprises travaillent aujourd’hui à collecter, croiser, analyser les données, les « faire parler », au service du pilotage quotidien comme de la stratégie de long terme, dans les domaines du marketing, de la distribution, ou encore de la production. Les entreprises ont donc à la fois des données et des savoir-faire qui peuvent beaucoup aider le secteur social dans sa dynamique d’innovation et de transformation digitale.

         L’Impact Tank : l’ambition de bouger les lignes dans le rapport aux données et à l’impact des innovations sociales

        L’Impact Tank a été créé avec une ambition : favoriser la mise à l’échelle des innovations sociales qui fonctionnent, au bénéfice des personnes vulnérables et des territoires fragiles. Pour cela, nous adoptons une nouvelle approche fédératrice, basée sur la mesure et l’évaluation.

        « L’innovation sociale est un gage précieux, car performant et démocratique, de la participation citoyenne dans l’action publique locale et de l’engagement solidaire des salariés dans les entreprises »

        Rappelons qu’à la différence de l’innovation technologique protégée et brevetée, l’innovation sociale a l’avantage d’être libre de droit. Elle ne demande ainsi qu’à être reproduite ou dupliquée largement, dans une logique de maximisation d’impact. Pour nous, cette démultiplication doit idéalement s’opérer à la hauteur des besoins de notre pays, de ses difficultés sociales.

        L’innovation sociale est un gage précieux, car performant et démocratique, de la participation citoyenne dans l’action publique locale, mais aussi de l’engagement solidaire des salariés dans les entreprises.

        Plus encore, dans la période de crise sanitaire que nous traversons, l’innovation sociale apparaît comme un projet politique cohérent, car relevant directement du sens commun et de la praxis collective inédite dont l’ensemble de la population est témoin avec le confinement et maintenant le re-confinement : l’expérience de la vulnérabilité, l’impératif de solidarité.

        [1] Haute Autorité de la Santé (2009). Évaluation et prise en charge des personnes âgées faisant des chutes répétées.

        [2] Claudia Senik, Carine Milcent et Chloé Gerves, Évaluation d’un programme d’activité physique adapté à des personnes âgées, Rapport n°6, Institut d’évaluation des Politiques Publiques n°16, Janvier 2015, p 44.

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