3 questions à : Kevin Goldberg

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3 questions à : Kevin Goldberg

Directeur général de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL depuis janvier 2021, Kevin Goldberg nous fait découvrir l’engagement des ONG sur le terrain et la mesure de l’impact des politiques publiques.

Impact Tank Quels sont les projets (association, initiative…) qui vous ont dernièrement le plus inspiré ?

Kevin Goldberg – Ce n’est pas une question simple parce que je suis d’un naturel assez curieux et que j’ai tendance à m’enthousiasmer pour beaucoup d’initiatives à impact ! Et j’ai un intérêt tout particulier pour les démarches qui mêlent à l’international impact social, soutenabilité environnementale et, quand c’est possible, un modèle économique qui repose sur une forme de pérennité. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’initiatives, mais peu d’entre elles ont la capacité de changer d’échelle, d’augmenter le nombre de personnes impactées de façon significative.

Parmi les organisations qui retiennent mon attention, je pense à celles qui portent des logiques d’accès à un minimum d’activité économique pour vivre, comme l’ONG Entrepreneurs du Monde, qui déploie des projets de « micro-micro-entrepreneuriat » et « micro-micro-finance » auprès des populations les plus précaires. J’ai toujours trouvé très intéressant ces initiatives qui utilisent des outils du marché mais les tordent complètement pour qu’ils répondent à des problématiques sociales.

Je peux citer aussi Investisseurs et Partenaires qui est un fonds d’investissement qui agit sur l’accès à l’économie formelle et le développement des PME dans les pays d’Afrique subsaharienne. La prise de risque est importante quand on investit dans des petites entreprises locales situées dans des pays fragiles, mais le potentiel d’impact est considérable ! Ces entreprises offrent des perspectives importantes de développement économique futur, mais aussi de créations locales d’emplois, de filières vertes, de protection sociale renforcée pour les employés, d’entrées fiscales régulières pour les Etats, etc. Le développement du secteur privé n’est pas une solution magique qui résoudra tous les problèmes, mais un accès régulier des entrepreneurs à des investisseurs de long terme et des incitations positives pour que les économies se formalisent et prennent le chemin du développement durable sont des éléments fondamentaux si l’on veut parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous.

Pour autant, quand une crise majeure apparaît et bouleverse tous les indicateurs macroéconomiques comme en cas d’hyper-inflation, de catastrophes climatiques, quand les conflits et l’instabilité politique empêchent les gens de travailler, d’aller à l’école, de se nourrir, de se soigner… il faut alors chercher des modèles différents. Et c’est là que l’action des ONG humanitaires est indispensable selon moi : elles viennent répondre à des besoins vitaux quand les acteurs locaux ne sont plus en capacité d’apporter une réponse suffisante.

Impact Tank – Pour vous, c’est quoi avoir un impact positif ?

Kevin Goldberg C’est tout d’abord travailler à l’émergence d’un futur qui soit désirable, où qu’on vive. Soyons honnêtes : nous sommes confrontés à une série de crises et de problèmes qui se cumulent, et on en est à se demander comment notre action pourrait contribuer ne serait-ce qu’à la marge à un futur plus attrayant que ce que l’on en aperçoit aujourd’hui. Mais le pire serait de baisser les bras : il y a des milliers d’initiatives à soutenir, et des combats à mener à l’échelle planétaire.  

C’est aussi travailler à ce que les gens qui rencontrent des problèmes immédiats trouvent une forme de réponse rapide. On ne peut pas qu’être dans la projection (“dans 10 ans, ça ira mieux”). On peut avoir un impact aujourd’hui : apporter de l’aide concrète qui change le quotidien de ceux qui en ont le plus besoin. 

Néanmoins, lorsqu’on parle d’impact social, j’ai tout de suite des questions qui me viennent à l’esprit : est-ce que notre impact a vocation à rester limité dans l’espace ou le temps, ou au contraire à s’étendre ? Est-ce que les moyens qu’on met sur un sujet sont utilisés de la façon la plus efficiente possible ? Est-ce que ce que l’on propose est pérenne ou est-ce que ça va s’arrêter, parce que c’est soutenu par une structure ou une institution qui n’a pas vocation à le faire ad vitam æternam ? Et si oui comment anticipons-nous ce changement ?  

Impact Tank – En quoi les ONG peuvent-elles être une source d’innovation sociale et d’inspiration pour les politiques publiques internationales ? 

Kevin Goldberg Cette année, nous passerons le seuil de 8 milliards d’êtres humains sur Terre. Il y en a autour de 680 millions qui vivent dans l’extrême pauvreté. Il y en a aussi plus de 300 millions qui ont des besoins humanitaires, c’est-à-dire qu’ils sont face à une situation de crise et ont besoin d’aide pour survivre. Or face à ces besoins il y a toute une série de choses que les États ne peuvent ou ne veulent pas faire par eux-mêmes, ce parce qu’ils ont des contraintes diplomatiques, parce qu’ils ont un agenda en lien avec la défense de leurs propres intérêts, parce qu’ils font face à des acteurs qui sont sur des lignes politiques radicalement différentes des leurs, parfois des autorités de facto qu’ils ne reconnaissent pas en tant qu’interlocuteurs légitimes… Pour arriver à agir malgré tout, on a bien sûr besoin des acteurs indépendants que sont les ONG, et des organisations multilatérales comme les agences des Nations unies. Et cette situation nous donne évidemment beaucoup de responsabilités.  

Mais au-delà de ce rôle d’acteurs de terrain, les ONG ont en effet une capacité à influencer les États et les institutions, et beaucoup se joue à ce niveau.  D’abord, au regard des besoins que je mentionnais, les budgets de l’aide humanitaire et de l’aide au développement restent aujourd’hui trop restreints, et portés par un trop petit groupe d’Etats donateurs. Ensuite, il est essentiel de nous assurer que ces budgets sont principalement fléchés vers les personnes les plus vulnérables, vers les Etats les plus fragiles. Au-delà des considérations budgétaires, les enjeux d’accès universel aux besoins essentiels supposent aussi des changements systémiques : le système alimentaire mondial, la gestion de l’eau, l’accueil des réfugiés, la décarbonation de nos modes de vie, l’égalité des genres… Sur ces sujets fondamentaux les ONG remplissent leurs rôles d’acteurs de la société civile, engagés pour que celles et ceux dont on n’entend pas assez la voix soient pris en compte par les Etats. 

Les Etats et institutions peuvent enfin jouer un rôle clé pour soutenir les innovations les mieux adaptées aux contextes de crise : ils sont aux premières loges pour voir un projet émerger et se dire “OK ce projet-là va marcher ici, donc je vais aider à le faire grandir”. Puis le projet peut s’exporter ailleurs, et petit à petit on aura réussi à créer une nouvelle norme ou une nouvelle façon de faire, dans les contextes instables et souvent dangereux dans lesquels on opère. Un exemple parmi beaucoup d’autres : l’entreprise Nutriset et son réseau d’usines locales qui produisent depuis plus de 25 ans des aliments adaptés aux populations souffrant de malnutrition. Largement soutenue par les budgets de l’aide alimentaire d’urgence, l’entreprise a pu créer un vrai standard, et contribuer à sauver des millions de vie. 

 

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3 questions à : Vincent Pons

3 questions à : Vincent Pons

3 questions à : Vincent Pons

Chercheur en économie politique et professeur à Harvard Business School, Vincent Pons est également le cofondateur de l’entreprise eXplain, une entreprise qui traite des données au service des porteurs de projets sociales. 

Interrogé par l’Impact Tank, le co-fondateur de eXplain a répondu aux questions de Mélissa Aksil,  chargée d’études à l’Impact Tank.

Mélissa Aksil Votre recherche s’intéresse particulièrement à la participation électorale et à la défiance en politique. Selon vous, un renforcement des dispositifs d’évaluation des politiques publiques permettrait-il de réduire la défiance en politique ? 

Vincent Pons La baisse de la participation électorale, qui a lieu depuis le début des années 1980 en France, touche maintenant toutes les élections, y compris l’élection présidentielle qui a longtemps résisté. Elle a plusieurs facteurs et pour les comprendre, il est nécessaire de comprendre les raisons qui poussent les gens à voter. Le modèle que l’on utilise habituellement en économie est un modèle coût-bénéfice du vote, dans lequel les gens votent si les bénéfices du vote dépassent ses coûts. Les bénéfices sont de deux ordres : d’une part, des bénéfices instrumentaux qui viennent de la possibilité d’affecter le résultat de l’élection et donc les politiques qui seront mises en œuvre ; d’autre part, des bénéfices expressifs, par exemple le sentiment d’accomplir son devoir citoyen en votant. Quant au coût du vote, il n’est pas financier, mais c’est le coût de s’informer, de prendre le temps d’aller voter et de prendre le temps de s’inscrire sur les listes électorales. 

Le coût du vote n’a pas augmenté mais a plutôt baissé ces dernières années, puisque la procédure d’inscription s’est simplifiée : ce n’est donc pas l’explication principale de la baisse de la participation. Celle-ci vient de la baisse des bénéfices expressifs, avec la réduction de la norme participationniste. Aujourd’hui, les plus jeunes générations ne conçoivent plus forcément le vote comme un devoir. Leur position par rapport aux institutions est différente si on la compare avec celle de la génération des « baby-boomers », qui acceptaient totalement l’idée de déléguer à des représentants la prise de décisions politiques, mais ce n’est plus du tout le cas des jeunes générations qui sont plus méfiantes. Il y a aussi une baisse des bénéfices perçus parce qu’on ne conçoit plus de différences très fortes entre les programmes des partis politiques, donc on a l’impression que l’identité du vainqueur ne va pas changer grand-chose, et que ce sont les mêmes politiques qui seront mises en œuvre. 

De ce constat, on peut donc penser qu’une meilleure évaluation des politiques publiques, dans la mesure où elle informerait les gens sur les enjeux de l’élection, permettrait de mobiliser davantage les citoyens, mais je ne pense pas que ça ait un effet direct. Il faudrait encore que les résultats de ces évaluations soient communiqués aux citoyens et qu’ils s’en saisissent, qu’il y ait un débat autour de ces évaluations. Et pour cela, il ne suffit pas de faire l’évaluation, il faut vraiment qu’il y ait une discussion ensuite autour de celle-ci. 

Mélissa AksilDans vos travaux scientifiques, vous appliquez la méthode des essais randomisés contrôlés afin d’établir un lien de causalité entre un programme et ses effets sur ses parties prenantes. De manière assez simple, pourriez-vous nous décrire quelles sont les (pré)conditions nécessaires pour qu’une étude randomisée puisse être menée ? Dans quel type de contexte la méthode des essais randomisés est-elle la plus pertinente ?

Vincent Pons Une étude randomisée est un grand mot pour décrire quelque chose d’assez simple, qui est comparable à un essai clinique ou à une étude pour évaluer l’effet d’un médicament par exemple. On sait tous que pour mesurer l’effet d’un médicament ou d’un vaccin, la bonne façon de procéder est d’avoir un groupe sélectionné au hasard et qui va bénéficier du médicament ou d’un vaccin, et un autre groupe qui ne va pas en bénéficier ou va peut-être recevoir un placebo. La sélection aléatoire, c’est-à-dire l’allocation aléatoire des individus qui participent à l’étude entre les deux groupes a pour conséquence que ces groupes sont similaires en tous points : répartition identique entre les genres, entre les générations, entre personnes qui ont un passé avec des maladies et celles qui n’en ont pas… La seule différence est que le groupe traité reçoit le vaccin ou le médicament, et l’autre groupe non. On peut alors attribuer toutes les différences entre les deux groupes, par exemple en ce qui concerne leur rétablissement, les effets secondaires, etc, à l’effet du médicament ou du vaccin. On peut procéder de la même manière en sciences sociales. Pour ce qui est de l’abstention, le traitement proposé peut prendre la forme de porte-à-porte, d’une campagne d’information, de sensibilisation aux enjeux de l’élection. 

Pour faire une étude randomisée, il doit y avoir une répartition aléatoire entre un groupe traité et un groupe contrôle, tout le monde ne doit pas être traité. Cette condition est assez souvent remplie, cependant certaines configurations ne le permettent pas : par exemple, on ne peut pas utiliser une étude randomisée pour évaluer l’effet de la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne puisqu’absolument tous les Européens sont affectés par cette politique, on se tournera alors vers d’autres dispositifs d’évaluation. L’autre condition est de pouvoir mesurer des résultats à la fois pour les individus qui ont reçu le traitement et pour ceux qui ne l’ont pas reçu. On doit être en capacité de mesurer des outcomes au niveau individuel. C’est souvent possible, au moyen d’enquêtes ou au moyen de données administratives individuelles.

Mélissa AksilEnfin, de manière assez concrète, vous avez réalisé une étude randomisée dans le cadre de la mesure d’impact de VoisinMalin entre 2014 et 2018. D’après vous, quels enjeux et quel avenir pour les études randomisées dans la mesure d’impact en France ? 

Vincent Pons – VoisinMalin est une organisation à but non lucratif qui mène des projets en partenariat avec des acteurs politiques et d’autres acteurs, qui recrute des habitants d’un quartier donné – des « voisins » – qui ont pour rôle d’aller donner de l’information aux autres habitants du quartier. Dans le cadre de l’étude, les informations portaient sur des services de proximité, sur plusieurs sites : des services de santé, d’autres proposés par un centre social ou encore des services d’éducation destinés à la petite enfance. 

Le principe d’évaluation randomisée a été utilisé dans le cadre de cette étude puisqu’au sein de chaque site, certains ménages ont bénéficié de la visite d’un « voisin » et d’autres n’en ont pas bénéficié, ce qui nous a permis de mesurer l’effet de ces visites. On a trouvé des effets positifs, à la fois sur le niveau d’information des personnes visitées mais aussi sur leur utilisation des services sur lesquels elles ont été informées par les « voisins ». 

Je pense que les études randomisées ont vocation à se multiplier, à être menées de façon plus large. Les coûts ne sont pas dithyrambiques comme parfois on le craint. De façon plus générale, en France, on gagnerait à faire davantage d’études d’impact, qu’elles utilisent la méthode d’évaluation randomisée ou d’autres méthodes. Assez souvent, la méthode traditionnelle qui est utilisée est plutôt une étude de suivi de projet, qui consiste à mesurer combien d’argent a été dépensé sur telle ou telle chose mais sans qu’une mesure rigoureuse de l’impact des politiques mises en œuvre soit réalisée. Je pense que cela serait utile à la fois pour les décideurs publics – pour leur permettre de développer à plus grande échelle les programmes qui semblent avoir le plus d’effets, mais aussi pour les électeurs – pour leur permettre de donner des consignes à leurs élus lorsqu’ils choisissent pour qui ou pour quel programme ils vont voter. 

Les Intervenant.e.s

Vincent Pons

Chercheur en économie politique et professeur à Harvard Business School 

Mélissa Aksil

Chargée d’études à l’Impact Tank

3 questions à : Olivier de Guerre

3 questions à : Olivier de Guerre

3 questions à : Olivier de Guerre

Olivier De Guerre, Président de Phitrust, a accepté de répondre à nos questions !

 

Impact TankQuels sont les projets (association, initiative…) qui vous ont dernièrement le plus inspiré ?

Olivier de Guerre – Nous sommes chez Phitrust entourés de projets inspirants que nous finançons et accompagnons ! La Varappe par exemple. Une association à l’origine, devenue un des groupes d’insertion par l’activité économique les plus importants en France. En 30 ans, La Varappe a permis à près de 90 000 personnes de jouer leurs rôles dans la société. Le groupe innove en permanence avec des programme comme « Aller Vers » pour chercher notamment les jeunes des quartiers nord de Marseille, ou « You go girls » destiné aux jeunes femmes en difficulté des quartiers prioritaires. La Varappe a noué des partenariats avec des grands groupes comme Vinci et défend l’idée que chaque entreprise doit relever l’enjeu de l’inclusion. Inspirant non ? Autre exemple avec Reporters d’espoir qui promeut un journalisme positif dont nous avons tant besoin ! Inspirer, montrer que c’est possible d’agir à travers des exemples concrets d’hommes et de femmes qui s’engagent, sensibiliser les journalistes tellement nourris de nouvelles déprimantes ! Là aussi le chantier est enthousiasmant.   

  

 

Sur notre pôle engagement actionnarial, nous avons aussi des initiatives inspirantes : les Science Based Targets (SBT – la seule initiative fixant des objectifs fondés sur la science) est l’une d’entre elles. Elle se donne pour but de piloter une « action climatique ambitieuse » dans le monde de l’entreprise, en faisant de ses objectifs un moyen pour ces dernières de faire de la transition vers une économie bas carbone un avantage compétitif. Après, dès 2011, le premier dépôt de résolution environnementale chez Total en France, Phitrust a choisi dès 2017, les SBT pour questionner chaque année les sociétés du CAC40 sur leur adhésion. Tous les investisseurs peuvent agir concrètement, chacun à leur niveau, auprès des entreprises qu’ils ont dans leurs portefeuilles en votant aux AG et en s’engageant sur le long terme. Investir c’est agir ! C’est ce que nous faisons depuis près de 20 ans. 

Impact Tank – Pour vous, c’est quoi avoir un impact positif ?

Olivier de Guerre Aujourd’hui le mot impact est devenu le « must to have » pour les gérants de fonds. On peut avoir de l’impact de multiples façons, en créant des emplois, développant une solution tech révolutionnaire pour l’environnement ou encore en agissant dans l’économie circulaire. Tout dépend ensuite de l’impact qu’on veut avoir. Chez Phitrust, nous plaçons, l’inclusion au cœur du modèle d’investissement, partant du principe qu’on ne peut séparer enjeux environnementaux et sociaux. Ainsi Lemon Tri qui trie et transforme les déchets du secteur tertiaire a développé une filière d’insertion par l’activité économique. C’est donc un double impact environnemental et social ! La finalité sociale amène les dirigeants des entreprises de nos portefeuille à arbitrer systématiquement en faveur de l’impact, quitte à ce que la rentabilité financière soit moindre. Avoir un impact positif, c’est bien prendre en compte toutes les dimensions de l’impact et arbitrer en fonction de ce dernier, sur un temps long. Cela revient aussi à se poser la question de l’utilité sociale et environnementale des innovations. Que ce soit en tant qu’actionnaire d’entreprises cotées en bourse ou non, nous avons la responsabilité de pousser ces dernières à avoir un impact positif ! Nous disposons tous collégialement d’un formidable effet de levier. 

Impact Tank En quoi les ONG peuvent-elles être une source d’innovation sociale et d’inspiration pour les politiques publiques internationales ?

Olivier de Guerre Cette année, nous passerons le seuil de 8 milliards d’êtres humains sur Terre. Il y en a autour de 680 millions qui vivent dans l’extrême pauvreté. Il y en a aussi plus de 300 millions qui ont des besoins humanitaires, c’est-à-dire qu’ils sont face à une situation de crise et ont besoin d’aide pour survivre. Or face à ces besoins il y a toute une série de choses que les États ne peuvent ou ne veulent pas faire par eux-mêmes, ce parce qu’ils ont des contraintes diplomatiques, parce qu’ils ont un agenda en lien avec la défense de leurs propres intérêts, parce qu’ils font face à des acteurs qui sont sur des lignes politiques radicalement différentes des leurs, parfois des autorités de facto qu’ils ne reconnaissent pas en tant qu’interlocuteurs légitimes… Pour arriver à agir malgré tout, on a bien sûr besoin des acteurs indépendants que sont les ONG, et des organisations multilatérales comme les agences des Nations unies. Et cette situation nous donne évidemment beaucoup de responsabilités.  

Mais au-delà de ce rôle d’acteurs de terrain, les ONG ont en effet une capacité à influencer les États et les institutions, et beaucoup se joue à ce niveau.  D’abord, au regard des besoins que je mentionnais, les budgets de l’aide humanitaire et de l’aide au développement restent aujourd’hui trop restreints, et portés par un trop petit groupe d’Etats donateurs. Ensuite, il est essentiel de nous assurer que ces budgets sont principalement fléchés vers les personnes les plus vulnérables, vers les Etats les plus fragiles. Au-delà des considérations budgétaires, les enjeux d’accès universel aux besoins essentiels supposent aussi des changements systémiques : le système alimentaire mondial, la gestion de l’eau, l’accueil des réfugiés, la décarbonation de nos modes de vie, l’égalité des genres… Sur ces sujets fondamentaux les ONG remplissent leurs rôles d’acteurs de la société civile, engagés pour que celles et ceux dont on n’entend pas assez la voix soient pris en compte par les Etats. 

Les Etats et institutions peuvent enfin jouer un rôle clé pour soutenir les innovations les mieux adaptées aux contextes de crise : ils sont aux premières loges pour voir un projet émerger et se dire “OK ce projet-là va marcher ici, donc je vais aider à le faire grandir”. Puis le projet peut s’exporter ailleurs, et petit à petit on aura réussi à créer une nouvelle norme ou une nouvelle façon de faire, dans les contextes instables et souvent dangereux dans lesquels on opère. Un exemple parmi beaucoup d’autres : l’entreprise Nutriset et son réseau d’usines locales qui produisent depuis plus de 25 ans des aliments adaptés aux populations souffrant de malnutrition. Largement soutenue par les budgets de l’aide alimentaire d’urgence, l’entreprise a pu créer un vrai standard, et contribuer à sauver des millions de vie. 

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3 questions à : Flore Egnell

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Flore Egnell, Déléguée Générale de WILLA, révèle le pouvoir de toutes les femmes par l’entrepreneuriat.

Flore a accepté de répondre à nos questions !

Impact TankQuels sont les projets qui vous ont le plus inspirée dernièrement ?

Flore Egnell Beaucoup de projets m’inspirent au quotidien. Pour n’en citer que quelques-uns :  

  • Les Descodeuses, c’est une école gratuite pour former des femmes issues de quartiers populaires aux métiers du numérique. L’école permet de sensibiliser, former et accompagner jusqu’à l’emploi des femmes en tant que codeuses. Quand on connait les chiffres désastreux de la représentation des femmes dans la tech… cette école est vitale pour créer un écosystème de l’innovation beaucoup plus inclusif, et ainsi plus responsable. 
  • Fairly Made, c’est une startup dans le secteur du textile, une des industries les plus polluantes et les moins respectueuses des populations. Les co-fondatrices se sont données pour mission de réduire l’impact de la mode sur l’environnement et d’améliorer les conditions sociales pour les travailleurs. Aujourd’hui, elles ont plus de 60 partenariats et 46 marques engagées avec elles. J’ai eu la chance de les accompagner dans leur croissance.  
  • Le Drive Tout Nu, c’est le supermarché en ligne avec des produits zéro déchet et locaux, avec la possibilité de retrait en drive ou livraison à domicile. Les co-fondateurs ont levé 5M€ et démontrent que le modèle de croissance n’est pas antinomique avec la réduction de son impact. J’ai également eu la chance de les accompagner au tout début de leur aventure entrepreneuriale.  
  • The Wonders, c’est un collectif de femmes qui se bougent et incarnent le changement qu’on veut voir dans ce monde. J’ai été frappée par les valeurs d’inclusion de cette communauté et leur volonté de vouloir avoir un impact positif sur notre société. 

Impact Tank – Pour vous, c’est quoi avoir un impact positif ?

Flore Egnell L’impact positif se définit comme toute action qui permet d’éviter d’avoir un impact négatif sur notre société, qu’il soit d’ordre environnemental et/ou social. Mais avant de parler d’impact, j’aimerais insister sur le fait qu’il est nécessaire d’être capable de le mesurer. Je suis convaincue qu’il faut mesurer l’impact pour savoir où et comment agir ensuite.  

J’entends souvent qu’argent et impact sont opposés, qu’on ne peut pas avoir un business à impact et faire des bénéfices. Je ne suis pas du tout d’accord. De nouveaux modèles émergent. Des entreprises cherchent désormais à maximiser leur impact positif sur notre société, agir en respectant les piliers du développement durable, tout en dégageant des profits. Cette recherche de bénéfices leur permet d’investir et ainsi maximiser l’impact positif de leur activité sur notre société.  

Malgré les différentes crises successives que nous connaissons, les choses peinent à évoluer. Je pense que si nous ne sommes pas contraints légalement et fiscalement, les entreprises à impact positif resteront malheureusement une minorité des entreprises.  

Enfin je pense que nous pouvons tous et toutes avoir un impact positif dans la société, à l’échelle de l’entreprise mais également à l’échelle individuelle. 

Impact Tank – En quoi l’entrepreneuriat contribue-t-il à l’émancipation des femmes ?

Flore Egnell Si on revient à la définition du mot « entreprendre », cela signifie se mettre à faire quelque chose. L’entrepreneuriat, c’est donc se mettre en mouvement en créant une entreprise. Cela permet de créer son propre emploi, et ainsi devenir indépendante financièrement. Entreprendre, c’est finalement prendre le pouvoir sur sa vie. Et c’est en ça que l’entrepreneuriat est un des leviers pour l’émancipation des femmes.  

L’entrepreneuriat est une formidable école de la vie et un incroyable accélérateur dans une carrière professionnelle. L’entrepreneur.e doit apprendre à travailler son leadership, son ambition, ses compétences, ses savoir-être et savoir-faire.  

Entreprendre permet aux femmes de (re)prendre le contrôle de leur vie. C’est aussi choisir l’impact de ses décisions sur notre société. C’est oser prendre la parole, affirmer ses choix et se rendre visible pour impacter positivement et durablement notre société. 

Entreprendre en tant que femme, c’est accomplir un désir de bouleverser un ordre établi (seulement 10% des entreprises innovantes françaises sont dirigées par une femme). Entreprendre en tant que femme, c’est tendre vers un modèle économique plus juste, enrichi par sa diversité. Cela contribue à faire progresser durablement la société. 

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3 questions à : Frédéric Bardeau

3 questions à : Frédéric Bardeau

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3 questions à : Frédéric Bardeau

Simplon propose des formations gratuites et certifiantes aux métiers numériques, destinées en priorité à des personnes qui en sont éloignées. Frédéric Bardeau, Président Co-fondateur de Simplon, estime que pour améliorer globalement notre modèle sociétal, il faut réduire au maximum son impact négatif avant de chercher à maximiser son impact positif.

Pour une transition écologique et sociale inclusive, la formation est pour lui un préalable. Découvrez ses réponses à nos questions.

Impact TankQuels sont les projets qui vous ont le plus inspiré dernièrement ?

Frédéric Bardeau De mon point de vue, les initiatives les plus structurantes actuellement sont celles qui fonctionnent sur un mode que j’appelle « justice league » c’est-à-dire qui sont des alliances, des convergences, des consortiums thématiques ou géographiques ou les deux, et qui dépassent les concurrences entre les structures qui sont positionnées sur une même « cause ». Dans ce contexte, le Collectif Mentorat et bientôt celui sur l’orientation ou un mouvement comme Women & Girls In Tech qui s’est récemment à nouveau illustré pendant Vivatech sont exemplaires. Ce genre de posture devrait être la norme dans notre secteur. Personne ne sera jamais assez gros ou à la mesure des problèmes qui sont en face de nous. Seules les alliances entre acteurs de l’ESS et les partenariats publics, privés et non-marchands pourront démultiplier l’impact social, c’est le sens de l’ODD 17 et c’est le sens de l’histoire. Les financeurs, dont l’Etat mais aussi les mécènes et les entreprises dans leurs pratiques d’achat, devraient non seulement privilégier les acteurs de l’ESS mais imposer des consortiums et des alliances afin de démultiplier les effets d’impact positif.

Impact Tank – Pour vous, qu’est-ce qu’avoir un impact positif ?

Frédéric Bardeau Je crois qu’il faut vraiment revenir au bon sens sur ces sujets. Ma femme est médecin et elle me rappelle souvent le « primum non nocere » du serment d’Hippocrate : il faut d’abord « ne pas nuire ». Avoir un impact positif c’est bien mais limiter son empreinte et ses impacts négatifs, c’est encore plus important ! Pour tous les acteurs et pas seulement pour les structures de l’ESS, il est donc très important d’analyser ses impacts à 360°, de faire un bilan carbone jusqu’au scope 3, de regarder toute sa chaine de valeur d’impacts (salariés et/ou bénévoles, fournisseurs, clients et/ou bénéficiaires, etc) et d’avoir une idée claire de là où son empreinte est forte, et d’agir d’abord là-dessus avant de faire de la mesure d’impact positif. Car on peut déployer beaucoup d’impacts positifs sur la société à plein de niveaux – Simplon crée des milliers d’emplois chaque année pour des personnes éloignées ou discriminées – mais cela n’empêche pas que des impacts négatifs sont également là et qu’il faut les réduire « à impact positif constant ». C’est particulièrement vrai au plan écologique car on voit se multiplier des solutions, notamment numériques, mais on ne calcule pas leur impact négatif et on se préoccupe encore moins des effets rebonds qui sont associés aux optimisations rendues possibles par les solutions. 

Impact Tank – Quelle est la place de la formation pour tendre vers un secteur numérique inclusif ?

Frédéric Bardeau L’éducation et la formation sont des leviers très puissants à tous les niveaux. Pour changer des pratiques, faire évoluer les stéréotypes, fluidifier l’adéquation entre les besoins en compétences et en emploi du marché du travail d’une part et les personnes en recherche de qualification et d’emploi d’autre part, la formation et notamment la formation professionnelle est non seulement clé mais surtout un préalable. On ne peut pas parler de transition écologique et sociale sans parler formation car il en va de la « gestion prévisionnelle » des emplois et des compétences, des vases communicants entre les métiers obsolètes ou à rendre obsolètes car ils participent du « monde d’avant », et les métiers déjà pénuriques et ceux qui doivent le devenir parce que cela va accompagner le changement de la société et de son économie (industrie du vélo, de la voiture électrique, de l’agriculture à impact positif, etc). On dit souvent que « éduquer ce n’est pas remplir un vase mais allumer un feu », aujourd’hui il faut plutôt se dire qu’il faut éteindre le feu par l’éducation, et ça ne se passera pas « contre » l’Education Nationale ou « à côté » mais avec et dans le monde éducatif et de la formation professionnelle publics car c’est le seul moyen de déployer des solutions inclusives, à l’échelle et gratuitement, et donc à embarquer tout le monde en même temps sans créer une société à deux vitesses. 

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