3 questions à : Vincent Pons

Chercheur en économie politique et professeur à Harvard Business School, Vincent Pons est également le cofondateur de l’entreprise eXplain, une entreprise qui traite des données au service des porteurs de projets sociales. 

Interrogé par l’Impact Tank, le co-fondateur de eXplain a répondu aux questions de Mélissa Aksil,  chargée d’études à l’Impact Tank.

Mélissa Aksil Votre recherche s’intéresse particulièrement à la participation électorale et à la défiance en politique. Selon vous, un renforcement des dispositifs d’évaluation des politiques publiques permettrait-il de réduire la défiance en politique ? 

Vincent Pons La baisse de la participation électorale, qui a lieu depuis le début des années 1980 en France, touche maintenant toutes les élections, y compris l’élection présidentielle qui a longtemps résisté. Elle a plusieurs facteurs et pour les comprendre, il est nécessaire de comprendre les raisons qui poussent les gens à voter. Le modèle que l’on utilise habituellement en économie est un modèle coût-bénéfice du vote, dans lequel les gens votent si les bénéfices du vote dépassent ses coûts. Les bénéfices sont de deux ordres : d’une part, des bénéfices instrumentaux qui viennent de la possibilité d’affecter le résultat de l’élection et donc les politiques qui seront mises en œuvre ; d’autre part, des bénéfices expressifs, par exemple le sentiment d’accomplir son devoir citoyen en votant. Quant au coût du vote, il n’est pas financier, mais c’est le coût de s’informer, de prendre le temps d’aller voter et de prendre le temps de s’inscrire sur les listes électorales. 

Le coût du vote n’a pas augmenté mais a plutôt baissé ces dernières années, puisque la procédure d’inscription s’est simplifiée : ce n’est donc pas l’explication principale de la baisse de la participation. Celle-ci vient de la baisse des bénéfices expressifs, avec la réduction de la norme participationniste. Aujourd’hui, les plus jeunes générations ne conçoivent plus forcément le vote comme un devoir. Leur position par rapport aux institutions est différente si on la compare avec celle de la génération des « baby-boomers », qui acceptaient totalement l’idée de déléguer à des représentants la prise de décisions politiques, mais ce n’est plus du tout le cas des jeunes générations qui sont plus méfiantes. Il y a aussi une baisse des bénéfices perçus parce qu’on ne conçoit plus de différences très fortes entre les programmes des partis politiques, donc on a l’impression que l’identité du vainqueur ne va pas changer grand-chose, et que ce sont les mêmes politiques qui seront mises en œuvre. 

De ce constat, on peut donc penser qu’une meilleure évaluation des politiques publiques, dans la mesure où elle informerait les gens sur les enjeux de l’élection, permettrait de mobiliser davantage les citoyens, mais je ne pense pas que ça ait un effet direct. Il faudrait encore que les résultats de ces évaluations soient communiqués aux citoyens et qu’ils s’en saisissent, qu’il y ait un débat autour de ces évaluations. Et pour cela, il ne suffit pas de faire l’évaluation, il faut vraiment qu’il y ait une discussion ensuite autour de celle-ci. 

Mélissa AksilDans vos travaux scientifiques, vous appliquez la méthode des essais randomisés contrôlés afin d’établir un lien de causalité entre un programme et ses effets sur ses parties prenantes. De manière assez simple, pourriez-vous nous décrire quelles sont les (pré)conditions nécessaires pour qu’une étude randomisée puisse être menée ? Dans quel type de contexte la méthode des essais randomisés est-elle la plus pertinente ?

Vincent Pons Une étude randomisée est un grand mot pour décrire quelque chose d’assez simple, qui est comparable à un essai clinique ou à une étude pour évaluer l’effet d’un médicament par exemple. On sait tous que pour mesurer l’effet d’un médicament ou d’un vaccin, la bonne façon de procéder est d’avoir un groupe sélectionné au hasard et qui va bénéficier du médicament ou d’un vaccin, et un autre groupe qui ne va pas en bénéficier ou va peut-être recevoir un placebo. La sélection aléatoire, c’est-à-dire l’allocation aléatoire des individus qui participent à l’étude entre les deux groupes a pour conséquence que ces groupes sont similaires en tous points : répartition identique entre les genres, entre les générations, entre personnes qui ont un passé avec des maladies et celles qui n’en ont pas… La seule différence est que le groupe traité reçoit le vaccin ou le médicament, et l’autre groupe non. On peut alors attribuer toutes les différences entre les deux groupes, par exemple en ce qui concerne leur rétablissement, les effets secondaires, etc, à l’effet du médicament ou du vaccin. On peut procéder de la même manière en sciences sociales. Pour ce qui est de l’abstention, le traitement proposé peut prendre la forme de porte-à-porte, d’une campagne d’information, de sensibilisation aux enjeux de l’élection. 

Pour faire une étude randomisée, il doit y avoir une répartition aléatoire entre un groupe traité et un groupe contrôle, tout le monde ne doit pas être traité. Cette condition est assez souvent remplie, cependant certaines configurations ne le permettent pas : par exemple, on ne peut pas utiliser une étude randomisée pour évaluer l’effet de la politique monétaire de la Banque Centrale Européenne puisqu’absolument tous les Européens sont affectés par cette politique, on se tournera alors vers d’autres dispositifs d’évaluation. L’autre condition est de pouvoir mesurer des résultats à la fois pour les individus qui ont reçu le traitement et pour ceux qui ne l’ont pas reçu. On doit être en capacité de mesurer des outcomes au niveau individuel. C’est souvent possible, au moyen d’enquêtes ou au moyen de données administratives individuelles.

Mélissa AksilEnfin, de manière assez concrète, vous avez réalisé une étude randomisée dans le cadre de la mesure d’impact de VoisinMalin entre 2014 et 2018. D’après vous, quels enjeux et quel avenir pour les études randomisées dans la mesure d’impact en France ? 

Vincent Pons – VoisinMalin est une organisation à but non lucratif qui mène des projets en partenariat avec des acteurs politiques et d’autres acteurs, qui recrute des habitants d’un quartier donné – des « voisins » – qui ont pour rôle d’aller donner de l’information aux autres habitants du quartier. Dans le cadre de l’étude, les informations portaient sur des services de proximité, sur plusieurs sites : des services de santé, d’autres proposés par un centre social ou encore des services d’éducation destinés à la petite enfance. 

Le principe d’évaluation randomisée a été utilisé dans le cadre de cette étude puisqu’au sein de chaque site, certains ménages ont bénéficié de la visite d’un « voisin » et d’autres n’en ont pas bénéficié, ce qui nous a permis de mesurer l’effet de ces visites. On a trouvé des effets positifs, à la fois sur le niveau d’information des personnes visitées mais aussi sur leur utilisation des services sur lesquels elles ont été informées par les « voisins ». 

Je pense que les études randomisées ont vocation à se multiplier, à être menées de façon plus large. Les coûts ne sont pas dithyrambiques comme parfois on le craint. De façon plus générale, en France, on gagnerait à faire davantage d’études d’impact, qu’elles utilisent la méthode d’évaluation randomisée ou d’autres méthodes. Assez souvent, la méthode traditionnelle qui est utilisée est plutôt une étude de suivi de projet, qui consiste à mesurer combien d’argent a été dépensé sur telle ou telle chose mais sans qu’une mesure rigoureuse de l’impact des politiques mises en œuvre soit réalisée. Je pense que cela serait utile à la fois pour les décideurs publics – pour leur permettre de développer à plus grande échelle les programmes qui semblent avoir le plus d’effets, mais aussi pour les électeurs – pour leur permettre de donner des consignes à leurs élus lorsqu’ils choisissent pour qui ou pour quel programme ils vont voter. 

Les Intervenant.e.s

Vincent Pons

Chercheur en économie politique et professeur à Harvard Business School 

Mélissa Aksil

Chargée d’études à l’Impact Tank

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L’innovation sociale par la preuve