3 questions à : Kevin Goldberg

Directeur général de SOLIDARITÉS INTERNATIONAL depuis janvier 2021, Kevin Goldberg nous fait découvrir l’engagement des ONG sur le terrain et la mesure de l’impact des politiques publiques.

Impact Tank Quels sont les projets (association, initiative…) qui vous ont dernièrement le plus inspiré ?

Kevin Goldberg – Ce n’est pas une question simple parce que je suis d’un naturel assez curieux et que j’ai tendance à m’enthousiasmer pour beaucoup d’initiatives à impact ! Et j’ai un intérêt tout particulier pour les démarches qui mêlent à l’international impact social, soutenabilité environnementale et, quand c’est possible, un modèle économique qui repose sur une forme de pérennité. Aujourd’hui, il y a beaucoup d’initiatives, mais peu d’entre elles ont la capacité de changer d’échelle, d’augmenter le nombre de personnes impactées de façon significative.

Parmi les organisations qui retiennent mon attention, je pense à celles qui portent des logiques d’accès à un minimum d’activité économique pour vivre, comme l’ONG Entrepreneurs du Monde, qui déploie des projets de « micro-micro-entrepreneuriat » et « micro-micro-finance » auprès des populations les plus précaires. J’ai toujours trouvé très intéressant ces initiatives qui utilisent des outils du marché mais les tordent complètement pour qu’ils répondent à des problématiques sociales.

Je peux citer aussi Investisseurs et Partenaires qui est un fonds d’investissement qui agit sur l’accès à l’économie formelle et le développement des PME dans les pays d’Afrique subsaharienne. La prise de risque est importante quand on investit dans des petites entreprises locales situées dans des pays fragiles, mais le potentiel d’impact est considérable ! Ces entreprises offrent des perspectives importantes de développement économique futur, mais aussi de créations locales d’emplois, de filières vertes, de protection sociale renforcée pour les employés, d’entrées fiscales régulières pour les Etats, etc. Le développement du secteur privé n’est pas une solution magique qui résoudra tous les problèmes, mais un accès régulier des entrepreneurs à des investisseurs de long terme et des incitations positives pour que les économies se formalisent et prennent le chemin du développement durable sont des éléments fondamentaux si l’on veut parvenir à un avenir meilleur et plus durable pour tous.

Pour autant, quand une crise majeure apparaît et bouleverse tous les indicateurs macroéconomiques comme en cas d’hyper-inflation, de catastrophes climatiques, quand les conflits et l’instabilité politique empêchent les gens de travailler, d’aller à l’école, de se nourrir, de se soigner… il faut alors chercher des modèles différents. Et c’est là que l’action des ONG humanitaires est indispensable selon moi : elles viennent répondre à des besoins vitaux quand les acteurs locaux ne sont plus en capacité d’apporter une réponse suffisante.

Impact Tank – Pour vous, c’est quoi avoir un impact positif ?

Kevin Goldberg C’est tout d’abord travailler à l’émergence d’un futur qui soit désirable, où qu’on vive. Soyons honnêtes : nous sommes confrontés à une série de crises et de problèmes qui se cumulent, et on en est à se demander comment notre action pourrait contribuer ne serait-ce qu’à la marge à un futur plus attrayant que ce que l’on en aperçoit aujourd’hui. Mais le pire serait de baisser les bras : il y a des milliers d’initiatives à soutenir, et des combats à mener à l’échelle planétaire.  

C’est aussi travailler à ce que les gens qui rencontrent des problèmes immédiats trouvent une forme de réponse rapide. On ne peut pas qu’être dans la projection (“dans 10 ans, ça ira mieux”). On peut avoir un impact aujourd’hui : apporter de l’aide concrète qui change le quotidien de ceux qui en ont le plus besoin. 

Néanmoins, lorsqu’on parle d’impact social, j’ai tout de suite des questions qui me viennent à l’esprit : est-ce que notre impact a vocation à rester limité dans l’espace ou le temps, ou au contraire à s’étendre ? Est-ce que les moyens qu’on met sur un sujet sont utilisés de la façon la plus efficiente possible ? Est-ce que ce que l’on propose est pérenne ou est-ce que ça va s’arrêter, parce que c’est soutenu par une structure ou une institution qui n’a pas vocation à le faire ad vitam æternam ? Et si oui comment anticipons-nous ce changement ?  

Impact Tank – En quoi les ONG peuvent-elles être une source d’innovation sociale et d’inspiration pour les politiques publiques internationales ? 

Kevin Goldberg Cette année, nous passerons le seuil de 8 milliards d’êtres humains sur Terre. Il y en a autour de 680 millions qui vivent dans l’extrême pauvreté. Il y en a aussi plus de 300 millions qui ont des besoins humanitaires, c’est-à-dire qu’ils sont face à une situation de crise et ont besoin d’aide pour survivre. Or face à ces besoins il y a toute une série de choses que les États ne peuvent ou ne veulent pas faire par eux-mêmes, ce parce qu’ils ont des contraintes diplomatiques, parce qu’ils ont un agenda en lien avec la défense de leurs propres intérêts, parce qu’ils font face à des acteurs qui sont sur des lignes politiques radicalement différentes des leurs, parfois des autorités de facto qu’ils ne reconnaissent pas en tant qu’interlocuteurs légitimes… Pour arriver à agir malgré tout, on a bien sûr besoin des acteurs indépendants que sont les ONG, et des organisations multilatérales comme les agences des Nations unies. Et cette situation nous donne évidemment beaucoup de responsabilités.  

Mais au-delà de ce rôle d’acteurs de terrain, les ONG ont en effet une capacité à influencer les États et les institutions, et beaucoup se joue à ce niveau.  D’abord, au regard des besoins que je mentionnais, les budgets de l’aide humanitaire et de l’aide au développement restent aujourd’hui trop restreints, et portés par un trop petit groupe d’Etats donateurs. Ensuite, il est essentiel de nous assurer que ces budgets sont principalement fléchés vers les personnes les plus vulnérables, vers les Etats les plus fragiles. Au-delà des considérations budgétaires, les enjeux d’accès universel aux besoins essentiels supposent aussi des changements systémiques : le système alimentaire mondial, la gestion de l’eau, l’accueil des réfugiés, la décarbonation de nos modes de vie, l’égalité des genres… Sur ces sujets fondamentaux les ONG remplissent leurs rôles d’acteurs de la société civile, engagés pour que celles et ceux dont on n’entend pas assez la voix soient pris en compte par les Etats. 

Les Etats et institutions peuvent enfin jouer un rôle clé pour soutenir les innovations les mieux adaptées aux contextes de crise : ils sont aux premières loges pour voir un projet émerger et se dire “OK ce projet-là va marcher ici, donc je vais aider à le faire grandir”. Puis le projet peut s’exporter ailleurs, et petit à petit on aura réussi à créer une nouvelle norme ou une nouvelle façon de faire, dans les contextes instables et souvent dangereux dans lesquels on opère. Un exemple parmi beaucoup d’autres : l’entreprise Nutriset et son réseau d’usines locales qui produisent depuis plus de 25 ans des aliments adaptés aux populations souffrant de malnutrition. Largement soutenue par les budgets de l’aide alimentaire d’urgence, l’entreprise a pu créer un vrai standard, et contribuer à sauver des millions de vie. 

 

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L’innovation sociale par la preuve